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For nearly 500 years, Thomas More's Utopia has discouraged those who wanted to decipher the enigmatic terms contributing to its mystery, its charm and its fame. This study intends to show how both scientific and classic literary techniques may throw a new light on some Utopian terms. The present research only bears on the play on words concerning the four sister islands, Achoria, Macaria, Alaopolitia and Nephelogetia, and the Graeco-Latin final pseudo-aporia (optarim-sperarim). An essential meaning of the word "Utopia" will finally be uncovered. [PUBLICATION ABSTRACT]
For nearly 500 years, Thomas More's Utopia has discouraged those who wanted to decipher the enigmatic terms contributing to its mystery, its charm and its fame. This study intends to show how both scientific and classic literary techniques may throw a new light on some Utopian terms. The present research only bears on the play on words concerning the four sister islands, Achoria, Macaria, Alaopolitia and Nephelogetia, and the Graeco-Latin final pseudo-aporia (optarim-sperarim). An essential meaning of the word "Utopia" will finally be uncovered.
Keywords: Utopia, etymology, play on words, Graeco-latin words
L'Utopie de Thomas More a découragé pendant près de 500 ans ceux qui ont voulu déchiffrer les vocables énigmatiques qui participent a son mystère, son charme et sa célébrité. Nous allons montrer comment les techniques scientifiques, jointes aux techniques littéraires classiques, permettent de les tirer au clair. Nous nous limiterons ici aux jeux de mots sur quatre «îles soeurs», à savoir VAchorie, la Macarie, VAlaopolitie, et la ?éphélogétie et au jeu de mots gréco-latins sur la pseudo-aporie finale (optarimsperarim). Un sens essentiel du mot « Utopie» sera mis au jour pour finir.
Mots-clés: Utopie, étymologie, jeux de mots, termes gréco-latins
Durante casi 500 años, la Utopía de Tomás Moro ha venido desanimando a aquéllos que querían descifrar sus enigmáticos terminus, contribuyendo así a aumentar su misterio, encanto y fama. Este estudio intenta mostrar el modo en que las técnicas literarias, científicas y clásicas, pueden arrojar nueva luz sobre la terminología utópica. Nos centraremos únicamente en bs vocablos referidos a las cuatro islas hermanas, Achoria, Macaría, Alaopolitia y Nephelogetia, así como en la pseudo-aporia grecolatina del fina (optarim-sperarim). Al terminar descubriremos un significado esencial de la palabra "Utopía".
Palabras clave: Utopia, etymology, play on words, Greco-latin words
Introduction - rappel historique
Depuis que Thomas More a publié L'Utopie à la fin de 1516, les tentatives d'élucidation des termes ésotériques qui caractérisent l'ouvrage n'ont pas manqué.
Les différents commentateurs ont relevé que ces termes provenaient de la langue grecque pour la plupart d'entre eux. D'ailleurs Thomas More le suggéra lui-même dans un passage de son petit livre d'or, ! et cela s'inscrit parfaitement dans l'esprit de l'Humanisme.
Il convient cependant de noter qu'il ne faut pas nécessairement confondre ces termes avec la langue utopienne. Seul le quatrain qui se revendique comme tel peut se targuer de représenter la langue d'Utopie. Pour les vocables ésotériques du corps du texte, le contexte est flou. Par rapprochement avec l'Atlantide de Platon, on peut estimer que seuls les termes appartenant à l'ancienne langue («syphogrante», «tranibore», «barzane») méritent une qualification utopienne. Quant aux autres, appartenant à la nouvelle langue («phylarque», «protophylarque», «adème») ou non caractérisés (autres termes), ils sont censés relever de langues plus ou moins connues des lecteurs; ce qui n'empêche pas que depuis près de 500 ans, les commentateurs-détectives n'aient guère avancé dans leur compréhension.
Un groupe particulier de ces termes ésotériques correspond aux peuples énigmatiques que de nombreux commentateurs ont souvent désignés comme les sept îles-soeurs d'Utopie, à savoir la Zapolètie, l'Achorie, la Macarie, la Néphélogètie, l'Alaopolitie, l'Anémolie, la Polyléritie.
Nous avons choisi de nous pencher dans cet article sur quatre de ces «îles», Achorie, Macarie, Alaopolitie et Néphélogètie, tout en traitant en premier de la Zapolètie, comme exemple d'exposition d'une solution méthodique.
Pour le moment, en effet, seule la Zapolètie a plus ou moins été élucidée, car la mèche avait été vendue par l'auteur (Pierre Gilles ou Érasme) de la note marginale mentionnant la Suisse.
Mais tout d'abord, nous voudrions retracer les grandes lignes des efforts des commentateurs, au cours de ce demi-millénaire, pour tenter de tirer au clair l'ensemble des termes énigmatiques, qu'ils appartiennent ou non en propre à la langue utopienne.
Chaque traducteur de L'Utopie a été confronté au problème de la compréhension de ces noms, se demandant d'ailleurs s'il y aurait le cas échéant Heu de les traduire ou non. Pour le moins, il était naturel pour eux d'adjoindre des notes explicatives. Personne n'a tenté de les traduire, si l'on excepte le cas de la traduction anglaise assez fantaisiste de Paul Turner, qui n'alla pas toutefois jusqu'à traduire les noms des «îles soeurs».
Un des premiers à échafauder des hypothèses fut Barthélémy Aneau, qui corrigea la première traduction française de Jehan Leblond. Nous reviendrons plus loin sur une de ses conjectures.
Mais celui qui est considéré comme le commentateur classique à ce sujet n'est pas un traducteur, c'est le philologue néerlandais Gerardus Vossius (Gérard Vos). Dans sa lettre à Samuel Sorbiere, 2 lui-même second traducteur en français de L'Utopie, il expose ses idées sur la question des vocables énigmatiques, émettant des hypothèses, mais n'allant pas véritablement jusqu'à identifier ces mystérieux peuples. Il s'est surtout illustré par sa conjecture sur Ncphdogetac, considérée comme une forme syncopée de Nephelogenetae.
Par la suite, au gré de nombreuses éditions et traductions en différentes langues, les hypothèses classiques ainsi proposées s'enrichirent çà et là d'éléments nouveaux, mais ni vraiment convaincants, ni décisifs.
Les deux grandes éditions bilingues récentes, latino-anglaise et latino-française, de Yale et d'André Prévost, ont le mérite de rassembler les maigres connaissances sur le sujet, sans toutefois marquer de réels progrès.
Notons, cependant, les tentatives des deux commentateurs français, non traducteurs, Emile Pons 3 et Léon Hermann, 4 plus centrées sur la langue utopienne, qui mèneront des analyses plus poussées, mais avec des résultats toujours aussi peu concluants. Aussi quelque peu découragés, les commentateurs ne se hasardent plus qu'à quelques suggestions éventuelles au coup par coup; de même pour les auteurs d'ouvrages consacrés à L'Utopie, tels que ceux de Logan5 et Baker- Smith.6
Le dernier, à notre connaissance, à s'être livré à une réflexion d'ensemble sur la question, est James Romm dans un article du 16th Century Journal,7 qui finit par constater que toutes les tentatives de déchiffrage ont abouti à une impasse et que le «sot» More s'est moqué à juste titre, dans la 2ème lettre à Pierre Gilles, des efforts vains que les savants feront pour décoder ses inventions verbales. En guise de conclusion de cet examen historique, on peut citer la position de Marcelle Bottigelli-Tisserand, qui a révisé et corrigé la traduction française de Victor Stouvenel, dans une note concernant les vocables «Syphogrante» et «Tranibore»: «Toute recherche sur l'origine et la signification exacte de ces mots semble vouée à l'échec».8
En faisant preuve d'un surcroît d'imagination et en appliquant une méthode rigoureuse, déjà utilisée dans le cas de l'élucida tion de la Zapolétie, nous proposons, de décoder quatre des vocables énigmatiques qui restent à interpréter.
Jeux de mots grecs: principes et cas de la Zapolétie
Dans tous les cas de noms de peuples, on peut observer que la dénomination est accompagnée d'une histoire concernant le peuple, ou plutôt d'un fragment d'histoire. On pourra donc s'appuyer à la fois sur des considérations linguistiques et historiques.
Avant d'aborder l'analyse linguistique, il faut mentionner la double attitude des humanistes dans la pratique philologique. Si dans le spoudaios (sérieux), les humanistes faisaient preuve d'un pointillisme chatouilleux, et pouvaient aller jusqu'à s'écharper pour un esprit doux mal placé, il en allait tout autrement pour le gcloios (comique) et le spoudaiogcloios (sério-comique). Il ne faut donc pas s'étonner des acrobaties verbales dans l'Utopie, oeuvre certes éminemment sérieuse, mais tout aussi clairement ironique et satirique.
Une autre remarque préhminaire concerne le regain de faveur, à la Renaissance, d'une théorie ancrée dans l'histoire, celle de Denys l'Aréopagite au Vie siècle, qui fut remise à l'honneur par Nicolas de Cues: la coïncidence des opposés. Thomas More a sans doute exercé plus que d'autres cette façon de procéder dans le domaine philologique. Son nom le prédisposait à cela en effet: More était d'une part fortement relié à «oxymore», surnom que lui donnaient d'ailleurs ses amis, et surtout il semble avoir été fasciné dès qu'il a commencé à maîtriser le grec par l'identité fondamentale: Amoros = Moros (= foncé, noir, obscur). De là proviennent en particulier les jeux de mots basés sur le V grec, qui, comme tous les bons lecteurs du Cratylc le savaient - et More en était -, peut être ou un privatif, à valeur de négation, ou un intensif, à valeur d'affirmation.
Zapolétie
Dans le mot «Zapolétie», nous reconnaissons, comme l'ont fait tous les commentateurs, un nom composé de polttl et de la particule Za, à valeur augmentative.
Le terme polite est proche de deux autres termes: polémè et polite. Ces deux termes peuvent se rendre par «guerre» et «citoyenneté» respectivement, ce qui nous permet de conclure que les Zapolètes sont également très guerriers et très citoyens. Un peuple mercantile, très guerrier et très citoyen fait bien sûr penser aux Suisses, du moins s'il s'agit d'un peuple européen, mercantile, ainsi complété par «très guerrier», signifiant en l'occurrence prêt à tout vendre, y compris eux-mêmes, et donc des mercenaires.
Le fragment d'histoire joint par More, avec des Zapolètes descendant de leurs montagnes, ne sachant exercer que le métier qui donne la mort, et vendant à vil prix leurs services à la première nation venue, vient à l'appui de cette conclusion.
Rappelons que la signification probable de «très citoyen» n'atténua pas l'amertume des Suisses, Froben allant jusqu'à faire disparaître la note marginale de Pierre Gilles (ou d'Érasme) de ses éditions de mars et novembre 1518. Il est vrai que la description qu'en fait More, par le truchement d'Hythlodée, les malmenait sérieusement.
Jeux de mots grecs - quatre îles soeurs
Bien qu'ayant suivi pour élucider les quatre îles soeurs suivantes, la méthode exposée ci-dessus à propos des Zapolètes, nous n'allons pas la reprendre ici, afin d'épargner aux lecteurs des discussions laborieuses et des tâtonnements fastidieux. Nous tenterons de montrer que les solutions que nous avons obtenues par la méthode illustrée précédemment répondent bien aux conditions linguistiques et historiques détaillées dans L'Utopie.
Achorie = Angleterre:
Le terme «achoriens» peut s'analyser selon divers groupements :
sous forme composée basée sur a + choris choris signifie «séparé»,
sous forme composée basée sur a + choros choros signifie «terre, territoire»,
sous forme non composée, en rapport avec achoros achoros signifie «affligé, attristé».
- Commençons par a + choris :
La séparation pourrait faire référence à la situation insulaire de l'Angleterre (en fait Me de Bretagne) et à sa séparation du continent, et en particulier de la France qui lui fait face en son point le plus proche; 'a' est ici un intensif, par la grâce de la coïncidence des opposés, si l'on garde comme signification de base le 'a' privatif.
Elle ferait référence également à la situation historique, politique et religieuse de la France et de l'Angleterre: Guillaume le Conquérant, Henry II, Edouard III et surtout Henry V, qui fut couronné Roi de France à Notre-Dame de Paris. Sur le plan religieux, les échanges entre les deux côtés de la Manche furent réguliers et féconds. L'abbaye de Saint Victor et l'université de Paris en furent des symboles forts. Mais ce sont surtout les Cisterciens qui expérimentèrent la collaboration franco-anglaise avec le plus de succès. S'il y eût au premier chef Bernard de Clairvaux pour engager le mouvement cistercien, il y eût aussi Etienne Harding et Aelred de Rievaulx.
Sur le plan historique, on pourrait donc proposer comme traductions successives d'Achorie: Normannie (Guillaume), Angevinie ou Plantagénie (Henry II) et Anglo-Francie ou Lancastrie (Henry V).
- Examinons ensuite a + choros :
La volonté des rois d'Angleterre de prétendre à la couronne de France est fustigée à mots couverts par More, qui veut montrer qu'un même roi ne peut régner sur deux pays, et qu'à vouloir le faire on risque de tout perdre.
En ce sens, il se réfère bien sûr à Jean sans Terre, et l'Achorie pourrait être traduit: Sanstcrric.
- Pour finir, considérons Achoros, non composé :
Ce pays affligé et attristé fait référence aux inquiétudes de More concernant l'Angleterre, telles qu'elles sont illustrées dans la première partie de L'Utopie, ainsi d'ailleurs qu'aux déceptions d'Érasme qui après avoir fait, quelques années plus tôt, un éloge dithyrambique de l'Angleterre vue comme un pays vivant l'Âge d'or, ne parle plus que de quitter ajamáis les «brumes cimmériennes».
- Fragment historique :
Il évoquerait l'Angleterre de Jean sans Terre, mais aussi de façon plus générale la rivalité des deux couronnes et avec la Guerre de Cent Ans.
La dernière partie se référerait à la fin du règne de Jean sans Terre, la couronne d'Angleterre ayant été offerte au fils du roi de France, Louis, par la majorité des barons anglais. La guerre eût heu pour une fois sur le sol anglais, et l'Angleterre n'échappa à la dynastie capétienne que par la mort inopinée de Jean sans Terre.
Notons enfin que dans les premières traductions, le mot oppositi a souvent été oublié. A notre connaissance, seul Victor Stouvenel, pourtant très critiqué, a senti qu'il était question de populations vivant «à l'opposite», c'est-à-dire face à face et de part et d'autre d'un obstacle naturel liquide, même si sa traduction est quelque peu fantaisiste. En outre Euronotus qui est souvent traduit simplement par Sud-est, désigne en réalité tout le secteur compris entre Sud et Sud-est. On peut noter que malgré ces défauts des ressemblances avec l'Angleterre avaient parfois été perçues par certains.
Macarie = Pays-Bas :
Si le terme makarios s'impose d'emblée comme explication, le terme makhairos en est très proche.
- Examinons d'abord makarios :
Makarios signifie «bienheureux». Pour un chrétien, cela évoque inévitablement le sermon sur la montagne, où «bienheureux» est prononcé sept fois. Or, en faisant jouer la coïncidence des opposés, on arrive à la notion de «pays bas». Dans l'Evangile de Luc, d'ailleurs, à la différence de Matthieu, le sermon a lieu dans la plaine, à la descente de la montagne.
De plus, makarios pouvait s'appliquer à l'ami de More, Érasme, ce Néerlandais célèbre, à qui correspondraient deux des béatitudes : «Bienheureux les pauvres» - il se plaignait de sa pauvreté - et «Bienheureux les artisans de paix» - car il combattait ardemment pour la paix.
- Examinons ensuite makhairos
Bien que la forme makhairos soit peu usitée, elle se rattache clairement à la famille des mots de la racine makh, relatifs au combat; makhairos signifie donc «combattif ».
Les Bataves avaient la réputation d'être très combattifs, ainsi que cela apparaît dans la Germanie de Tacite. Ce pouvait être contre les Romains (arrivée de César en Batavie, où révolte de Civilis), comme à leurs côtés. Les Bataves constituaient le bataillon de choc des troupes de César à la bataille de Pharsale. Là aussi, Érasme pourrait également être visé. La Makhaira était une arme des cavaliers de l'armée grecque qui tenait du coutelas et du glaive.
Il est donc très proche de VEnchiridion (militis christiani) d'Érasme lui-même à signification ambiguë, car il pouvait être traduit par «manuel» ou «poignard» (arme de poing).
- Fragment d'histoire :
Le roi décrit par More, qui suscite, par ses mesures financières, la terreur des méchants et l'amour des gens de bien, est probablement Philippe le Bon, souverain de Bourgogne et des PaysBas, qui édicta un grand nombre d'ordonnances sur le sujet, qui lui valurent son surnom.
La Macarie pourrait donc se traduire par Batavie et Pays-Bas bourguignons, et de façon plus générale par Pays-Bas.
Alaopolitie = Constantinople:
On pense évidemment tout de suite à alaos qui est lui-même susceptible de deux interprétations :
- Alaos, non composé
- a + laos
Mais on peut également, comme le faisait déjà Barthélémy Aneau, nous rapprocher d'alaomai.
- Alaos, non composé
Le terme alaos veut dire «aveugle». Deux circonstances historiques justifient l'emploi d'alaos.
Lors de la fondation de Byzance, une prophétesse prédit à la troupe de ceux qui voulaient fonder une nouvelle vule qu'ils la trouveraient en face de la ville des aveugles; ce qu'ils finirent par faire en fondant Byzance en face de Chalcédoine, les Chalcédoniens ayant été bien aveugles pour ne pas avoir vu les avantages du site de Byzance.9
D'autre part, l'aveuglement était la sanction pratiquée par le vainqueur lorsqu'à la mort du Basileus, ses héritiers se disputaient sa succession. L'aveuglement intervînt de façon encore plus marquée lors de la guerre contre les Néphélogètes (cf. ci-après).
-a + laos :
laos signifie «peuple», et secondairement «troupes».
On se réfère donc à la situation de Constantinople dans les temps qui ont précédé sa prise par les Ottomans. Constantinople, encerclée par les Ottomans depuis un siècle, était de plus en plus abandonnée par ses habitants et les troupes qui pouvaient la défendre se réduisaient de façon drastique.
- alaomai :
Ce terme signifie «errer».
On peut le rapprocher de cette même histoire de la fondation de Byzance, car la troupe fondatrice erra pendant des semaines et des mois avant de découvrir le site de la vule.
More vise aussi les temps qui suivirent la chute de Constantinople, quand les Byzantins, et surtout les intellectuels, errèrent hors de leur patrie à travers l'Europe occidentale.
- Fragment d'histoire:
Il est commun aux Alaopolites et aux Néphélogètes. On en traitera donc ci-après.
Néphélogétie = Venise :
Il s'agit de toute évidence d'un mot composé à la façon de Lucien; il y a donc lieu d'examiner les deux mots dont il est constitué.
Néphélè se traduit par «nuages» ou «nuées». Il a donc un double sens: purement météorologique dans un cas, et philosophique ou religieux dans l'autre. En effet, Aristophane plaçait Socrate dans les nuées, et Zeus était désigné comme «l'assembleur de nuées». Le christianisme, et le judaïsme déjà avant lui, plaçaient également Dieu dans les nuées ou sur elles.
Gètc peut se rattacher à Gé la Terre, mais aussi le pays, et peut se rendre aussi bien par «cultivateur, paysan, citoyen ou terrien»; les Vénitiens usaient ainsi du mot Tara lorsqu'ils parlaient de leur patrie. Mais il peut désigner aussi les Gètes, populations plus connues sous le nom de «Goths». Les Gètes étaient en fait le résultat du métissage des Goths avec les Scythes lors de leur séjour en Scythie. En pratique, à l'époque de More, les deux termes étaient utilisés l'un pour l'autre. Les Vénitiens étaient des «Nuago-Terriens», car vivant dans le système terre-ciel, les nuages conditionnant la pluie et le niveau des eaux. Pour la même raison ils pouvaient être qualifiés de «citoyens des nuages».
Les Gètes évoquent les circonstances de la naissance de Venise, les populations de la région se réfugiant sur les îles lors de l'invasion des Ostrogoths. Le mot Ostrogoth signifiait les Goths brillants (alors que Wisigoth signifiait les Goths sages); or Venise était sujette régulièrement à l'arrivée d'un nuage ténébreux, le Caligo. La coïncidence des opposés éclaire la relation Ostrogoth-Caligo.
Les Nuéogètes pourraient aussi viser Cassiodore et Jordanes, tous deux religieux et philosophes, qui ont écrit l'histoire des Goths, celle de Cassiodore étant perdue, mais ayant servi de base à celle de Jordanes.
Il n'est pas sans intérêt de noter que l'histoire de la naissance d'Amaurote racontée par More apparaît à certains égards comme un décalque de la naissance de Venise par Cassiodore dans sa lettre aux tribuns des gens de mer.10
Enfin «Néphélogètes» rappelle clairement, comme nous l'avons mentionné, Lucien et Aristophane. Or c'est à Venise que les oeuvres de ces deux auteurs, et notamment l'histoire vraie de l'un, La Cité des Oiseaux et Les Nuées de l'autre, ont été pour la première fois imprimées, et ce, en grec comme en latin, grâce à Aide Manuce (Aldo Manuzio); la Néphélococcygie («Coucouville les Nuées») de ces deux auteurs pourrait être d'ailleurs reliée à la conduite des Vénitiens, s'installant comme des coucous à l'étranger, et notamment à Constantinople.
En ce qui concerne l'hypothèse de Vossius, si elle n'est pas à rejeter à priori, nous n'avons pas eu besoin d'y recourir. Ncphdogcnctac se traduisant par «gens des nuages» ou «gens des nuées», on a des expressions équivalentes à «citoyens des nuages» ou «des nuées». Elle ne nous semble simplement pas indispensable.
- Fragment historique :
La guerre entre Venise et Constantinople débuta effectivement par un différend commercial. Elle dégénéra en guerre atroce avec en particulier des aveuglements réciproques (le doge Dandolo d'un côté, le Basileus de l'autre) et finit par la mise à sac de Constantinople par les Croisés à l'instigation de Venise.
On peut penser que l'aveuglement, qui est en relation avec un thème général de L'Utopie, le narrateur portant le prénom de l'archange qui guérit de la cécité (histoire de Tobie dans la Bible) u pourrait viser ici celui des Vénitiens dans leur méthode de développement commercial, comme celui d'un grand nombre de moines byzantins s'écriant: «plutôt le turban turc que la mitre romaine!»
Ajoutons enfin que Rabelais s'amusera à pasticher cette guerre des citoyens aveugles et des citoyens des nuages en contant la guerre des Arimaspes («qui n'a qu'un ceil» en langue scythe) et des Néphélibates («piétons des nuages»).12
Jeux de mots greco-latins et pseudo-aporie Sens silénique d' 'Utopie'
L'Utopie donne l'impression de se terminer par une aporie sur le modèle de nombre de dialogues platoniciens. La phrase finale se termine en effet par «ita facile confiteor permulta esse in Utopiensium república, quae in nostris civitatibus optarim venus quamsperarim».
La traduction habituelle est (par exemple Prévost): «il existe un très grand nombre de dispositions que je souhaiterais voir en nos cités: dans ma pensée il serait plus vrai de le souhaiter que de l'espérer. »
André Prévost accompagne sa traduction d'une longue note qui paraît difficilement compréhensible, sauf dans sa partie terminale: «ce texte final reprend donc le principe essentiel déjà énoncé par le personnage More à la fin du livre I: "... puisqu'il est impossible que tout aille bien sans que tous ne soient devenus bons, je ne m'attends pas à voir cet idéal réalisé avant de nombreuses années". Contre Hythlodée, il opte non pour la révolution mais pour la patience».13
André Prévost tente donc, par ce rapprochement, d'échapper à l'auto-contradiction des derniers mots de L'Utopie, sans que son analyse soit vraiment probante.
Pour réellement éclairer le sens de l'expression finale, il faut la rapprocher d'une expression très semblable de La République de Cicerón au Livre second (XXX .52) dans la bouche de Scipion:« [Plato] sas requisivit civitatemque optandam magis quam sperandam», que l'on peut traduire: «[Platon] rechercha et imagina une cité dont on peut davantage souhaiter qu'espérer la réalisation».
L'expression est similaire mais d'une part le magis de la République est remplacé par le vcrius de L'Utopie, d'autre part le gérondif de La République est remplacé par le conditionnel de L'Utopie.
Gerard Wegemer a bien mentionné cette ressemblance dans son article sur l'humanisme cicéronien dans L'Utopie. 14 II est manifeste que More connaissait La République de Cicerón et, au minimum, une partie contenant la phrase de Scipion en question. Notons d'ailleurs que le sous-titre de La République: De óptimo Reipublicae statu, est également celui de L'Utopie.
Or, selon ce qui est affirmé habituellement, le texte de La République aurait disparu vers le Ve siècle et ne serait réapparu qu'en 1820, le Jésuite Angelo Mai (futur cardinal) l'ayant retrouvé sous forme de palimpseste, le texte étant caché sous celui d'un livre de saint Augustin. Encore faut-il préciser que ce texte est très partiel, ne comprenant essentiellement que les deux premières parties, et ce de façon incomplète. Seul le Songe de Scipion avait été continuellement conservé.
En fait, si More connaissait ce passage du second livre, c'est qu'une version manuscrite de La République, plus ou moins complète, était en possession du cercle moro-érasmien à ce moment. Comment y était-elle arrivée ? Deux origines nous paraissent possibles : soit un manuscrit venu de Byzance accompagnant une traduction grecque, soit un manuscrit provenant d'Espagne, peut-être conservé dans un milieu judéo-arabe, et amené par Jean-Louis Vives qui était venu à Bruges en 1512. Nous penchons plutôt pour cette dernière hypothèse, car Jean-Louis Vives l'avait en sa possession en Angleterre ultérieurement et s'en servait pour l'éducation des enfants royaux.
Tout ceci reste néanmoins très mystérieux. Pourquoi n'a-t-il pas été imprimé, comme on peut le penser? Pourquoi a-t-il ensuite disparu? Voilà qui pourrait faire l'objet d'une recherche intéressante.
Examinons maintenant l'expression dans la bouche de Scipion: optanda - spcranda. Cela semble être également une aporie, mais nous ne sommes pas en fin de dialogue. Bien qu'il ne soit pas aisé de saisir la pensée exacte de Scipion-Cicéron, essayons cependant de donner un éclairage. Cicerón était un philosophe éclectique, mais avait un penchant pour deux écoles : le néo académisme (version sceptique) et le stoïcisme, même s'il s'agissait d'un stoïcisme critique. Or, les stoïciens considéraient l'espérance comme une manifestation affective pouvant mettre en danger l'impassibilité du sage.
Comment expliquer chez More ce passage du gérondif au conditionnel? Tout simplement parce que l'ajout d'un Y dans la forme optarim permet de passer d'une aporie latine à un jeu de mot gréco-latin. En bon lecteur du Cratyle, More savait que l'ajout de Y à la racine opt permet de passer de la vision directe à la vision en miroir; et que, d'autre part, ce qui n'était pas possible avec optanda le devenait avec optarim, qui pouvait se fondre avec le grec optron. Comme les 54 cités d'Utopie sont semblables à Amaurote, elles sont toutes obscures et Utopie qui est l'ensemble de ces 54 cités est également obscure. Il s'agit donc d'une vision dans un miroir obscur.
Le sens caché, le sens silénique, le sens essentiel de la pseudo-aporie peut être: il existe un très grand nombre de dispositions que je vois en réalité dans nos cités comme dans un miroir obscur, plus queje ne les espère. Cela rappelle Paul: «car nous voyons à présent dans un miroir obscur et en énigme» (lCor,13,12).
Cette interprétation est confortée par l'étude de la signification silénique, ou essentielle, d'Utopie, que nous proposons. On peut se demander pourquoi More a remplacé le Nusquama initial par Utopia. Sans doute préférait-il le grec au latin. Pourtant, il y avait une certaine déperdition dans ce passage; en partie à cause de la proximité Nusquam Nunquam, le terme Nusquama avait une signification aussi bien temporelle que spatiale, ce qui est beaucoup moins vrai avec outopia en grec. De plus, la correction du mot autopia pour signifier «nulle part» était sujette à caution. Ceci apparaît clairement dans la lettre de Guillaume Budé qui constitue un des paratextes (parcrga) de L'Utopie. Budé était très satisfait de l'oeuvre de More. Il en appréciait particulièrement la problématique économique, les noms grecs composés formés par More, mais aussi la conception générale de L'Utopie, entrecoupée de nombreuses digressions, qui lui rappelait celle de son propre De Asse. Seulement, il semblait justement regretter la disparition du sens temporel, qui caractérisait ses propres digressions. C'est pourquoi il parla d'oudepotia en complément d'outopia. More a-t il imité le De Asse qu'il paraît avoir lu attentivement?16 Cela est probable, mais il avait pu aussi bien trouver cette méthode d'écriture basée sur les digressions dans le Liber Chronicarum d'Hartmann Schedel, ou bien plus encore, dans le maître de rhistoriographie latine: Tite-Live. Il est fort possible également que Budé ait critiqué subtilement ainsi le terme àoutopia en tant qu'équivalent de Nusquama, au sens de «nulle part». La formation du terme ne semble pas en effet très correcte, et sans doute aurait-il préféré oudctopia à défaut d'un oudamia platonicien (en reprenant la réplique célèbre de la République: «ta cité n'existe qu'en paroles et nulle part sur terre»). Ceci fut utilisé par Germain de Brie (Brixius) dans sa grande controverse avec More:17 querelle d'abord de nationalismes, puis d'humanistes : Brixius avait bien vu qu'outopia était un barbarisme pour signifier «nulle part», il mélangea cependant spatial et temporel en ne retenant que le simple oudepotia.
Quoi qu'il en soit, il y avait donc une déperdition en passant de Nusquama à Outopia. Il faut donc se demander pourquoi More s'est résolu à ce changement. D'aucuns ont pu évoquer un jeu de mots utopia - eutopia, possible en prononciation anglaise actuelle, mais était-ce le cas de la prononciation anglaise de l'époque? On peut penser aussi au rapprochement avec atopia, terme à la fois semblable et différent, au caractère philosophique socratique (Socrate Atopos)18et platonicien (Atlantis qualifié d'Atopos par Critias dans le limée). Mais on peut penser à une autre raison plus essentielle.
La Renaissance fut caractérisée par le retour des arts de mémoire, dans la lignée de Cicerón mais aussi de Platon. Les bases de ces arts étaient bien déjà dans Platon, notamment dans le Phèdre: «l'écriture est destinée à enregistrer des souvenirs plutôt qu'à transmettre un savoir» et dans le Critias: Critias affirmant que «c'est grâce à Mnemosyne que l'homme peut argumenter rationnellement et discourir». Mais c'est Cicerón qui met au point la méthode des lieux (loci) ou plus exactement des lieux et des images (loci et imagines) sur le plan pratique. Ses plaidoiries judiciaires et ses plaidoyers politiques sollicitaient fortement sa mémoire et il conçut une technique permettant de la conforter: elle consistait à schématiser le discours par une suite de lieux, chaque lieu pouvant être illustré par une image. Cette technique fut remise en honneur à la Renaissance, comme Ta souligné Frances Yates.19
Le retour de Mnémosyne coïncidait d'ailleurs avec celui d'Hermès qui se considérait comme un epigone de Mnémosyne et chantait ses hauts faits. Érasme a par ailleurs écrit assez longuement sur ses rapports avec Mnémosyne.20
Ceci nous conduit à retrouver le sens silénique àoutopia. Outopia n'est pas un lieu, c'est donc une image, et une image amaurotique, une image dans un miroir obscur.
En définitive 'Utopie' est énigme et image dans un miroir obscur.
Conclusion
Les tentatives de décodage de ce livre crypté qu'est l'Utopie de Thomas More n'ont pas donné de résultats convaincants durant cinq siècles. Cela est surprenant quand on songe que More avait l'habitude de rentrer chez lui en lançant des noms énigmatiques, attendant que les enfants trouvent la solution, et que celle-ci était une question de minutes ou d'heures plus que de centaines d'années.
Nous croyons toutefois avoir contribué à dévoiler les manières de faire de Thomas More dans ces jeux de mots grecs et gréco-latins, à définir une méthode de décryptage, et dégager quelques résultats essentiels concernant les peuples «énigmatiques» et le sens caché mais essentiel du mot 'Utopie': énigme et image dans un miroir obscur.
1 « Je me permets de penser en effet que cette nation tire son origine des Grecs, car sa langue, pour le reste proche du persan, conserve une quantité non négligeable de vestiges de la langue grecque dans les noms de villes et de fonctions publiques », André Prévost, L 'Utopie, Marne, 1978, p. 540-541.
2 G.J.Vossius,Opera4,Amsterdam(1695-1701) 340.
3 E.Pons,Les langues imaginaires dans le voyage utopique. Un précurseur : Thomas More, Revue de Littérature comparée no 10 Paris 1930.
4 Leon Hermann, L 'Utopien et leLanternois, A.G.Nizet 1981.
5 Logan, The meaning of More 's Utopia, Princeton U.P., 1983.
6 Baker-Smith, More 's Utopia, U. of Toronto P., 2000.
7 James Romm, "More's strategy of naming in the Utopia", 16th century journal 22, no 2, 1991, p. 182-183.
8 L 'Utopie, Librio, 2005, p.59.
9 Hérodote rapporte (Histoires, 4,144) que le général persan Mégabaze ayant été à Byzance et ayant appris que les Chalcédoniens s'étaient établis dans le pays 17 ans avant les Byzantins, déclara que les Chalcédoniens étaient aveugles, car sinon ils n'auraient pas choisi pour s'y établir le moins bon emplacement. Une légende se développa ensuite selon laquelle une prophétesse (la Pythie selon certains) avait prédit que les Argiens trouveraient ce qu'ils cherchaient dans le lieu opposé à la terre des aveugles.
10 Cassiodore, Variae, Livre 12, Lettre 24.
11 Ancien Testament, Livres historiques, Tobie.
12 Rabelais, Quart Livre, Chapitre 56.
13 A. Prévost, p. 633.
14 Moreana, Vol. 27, n°104, 1990, p. 5-26. Voir également Gerard Wegemer, The Young Thomas More and the Arts of Liberty, Cambridge U.P., 2011, pour une étude des influences de Cicerón chez le jeune More.
15 Pour expliciter le sens du mot silénique, citons ce passage de Jean Claude Margolin : « Les silènes étaient de petites figurines fendues par le milieu et fabriquées ainsi afin de pouvoir s'ouvrir et étaler leurs richesses alors que, refermées, elles présentaient la silhouette ridicule et grotesque d'un joueur de flûte. Erasme s'appuie sur le célèbre passage du Banquet (215a-215d) pour évoquer la figure socratique : le rustaud aux yeux bovins cachait une « grande âme, une âme sublime et véritablement philosophique» [...] Il y a un principe silénique pour Erasme : « tout ce qui est excellent est le moins exposé à la vue », Érasme, Les Silènes d'Alcibiade, traduction et préface de Jean-Claude Margolin, Les Belles Lettres, Le Corps Éloquent, Paris, 1998.
16 Voir sa correspondance, F. Rogers, 124-5.
17 Thomas More, CW 3 Part 2, More's epigrams (171-9,193,250-3) & Brixius's Antimorus.
18 Socrate est qualifié par d'autres d'« Atopos » dans le Gorgias, le Banquet et le Phèdre. Socrate acquiesce à cette qualification dans le Phèdre et se définit lui même comme « Atopos » dans le Thétète.
19 Frances Yates, The Art of Memory, Pimlico, 1966. Traduction: L'art de la mémoire, Paris, Gallimard, 1987.
20 J.C. Margolin, « Erasme et Mnémosyne », Recherches érasmiennes, Genève : Droz, 1969.
Francois Mancel, après des études secondaires classiques, a poursuivi des études supérieures scientifiques. Tout en étant ingénieur des travaux publics, il s'intéresse particulièrement à L'Utopie de Thomas More, et notamment à ses rapports avec certains pays et cultures asiatiques.
François Mancel
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