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Résumé: L'exploration du passé dans la thérapie de couple : (re)découvrir l'enfant dans l'adulte. - Par le biais d'un exemple clinique de thérapie de couple, on verra, dans cet article, comment il est possible d'associer la lecture psychodynamique à la compréhension systémique si l'on veut mieux comprendre la logique interne des systèmes évalués et aider plus efficacement le couple à résoudre ses conflits conjugaux, en l'aidant à mettre en lumière les loyautés et les fidélités transgénérationnelles ainsi que les identifications construites sur des images du passé.
Summary: The exploration of the past in marital therapy : (re)discovering the adult's child. - In this clinical case of a marital therapy, the author combines psychodynamic and systemic theories. The articulation of these two theoretical perspectives enlarges the possibilities to understand the conflicts, and better helps the couple to overcome them. In this particular case, the therapeutic strategy allowed revealing trans-generational loyalties and allegiances, as well as each of the partner's identifications with people and scenarii from the past.
Resumen: La exploración del pasado en terapia de pareja : (re)descubrir el niño en el adulto. - A través de un ejemplo clínico de terapia de pareja, la autora demuestra como es posible asociar la lectura psicodinámica a la comprensión sistémica, para mejor comprender la lógica interna de los sistemas evaluados y mejor auxiliar la pareja para que puedan enfrentar sus conflictos, ayudándolos a desvendar las lealtades, las fidelidades transgeracionales y las identificaciones construidas sobre imágeries del pasado.
Mots-clés: Conflit conjugal - Loyautés transgénérationnelles - Exploration du passé.
Keywords: Marital conflict - Transgenerational loyalties - Revisiting the past.
Palabras claves: Conflicto conyugal - Lealtades transgeracionales - Exploración del pasado.
Introduction
De nombreux thérapeutes du couple et de la famille ont reçu, pendant leur formation professionnelle, de bonnes notions de psychanalyse, dont ils n'ont que peu, ou pour ainsi dire jamais, tiré profit dans leur pratique clinique guidée par une orientation systémique. Tout comme les adolescents, ils ont dû rejeter, temporairement, des parties intégrantes de leurs identités professionnelles et s'opposer à leurs parents pour arriver à s'en différencier et à devenir adultes. Me trouvant dans une phase plus mature de mon cycle vital professionnel, j'indique, ici, une voie permettant de remonter vers mes origines et tirer meilleur profit des modèles et des identifications reçus de mes «parents» psychanalystes au cours de mon «enfance» (professionnelle).
Persuadée que de nombreuses autres personnes ont pu passer ou sont en train de passer par un processus similaire, j'ai décidé de faire partager cette expérience en présentant, au moyen d'un exemple tiré de ma pratique clinique, l'intégration de deux références théoriques en apparences si peu compatibles.
Cette intégration a été fortement influencée par Edith Tilmans-Ostyn, thérapeute belge, qui a supervisé le cas clinique présenté ici et est intervenue en tant que consultante.
Le «Cas»
Un couple s'est présenté à la consultation sur recommandation du thérapeute de groupe de l'épouse, qui avait estimé qu'il lui était nécessaire d'examiner avec son mari ce qui leur arrivait à tous deux.
Chacun avait, très clairement, pour objectif de changer l'autre. Pour l'épouse, le problème était surtout dû au fait que son mari lui en voulait et se renfrognait pour des motifs qu'elle méconnaissait; il pouvait ainsi passer des semaines entières sans lui adresser la parole. Cela la «désespérait», la «rendait folle». Elle en avait assez de s'entendre dire qu'elle était déséquilibrée, pleine de problèmes, et amenait son conjoint pour qu'il suive, lui aussi, un traitement puisqu'elle faisait déjà, elle, sa thérapie. Le mari, de son côté, croyait que leur ménage allait mal parce qu'elle le rabrouait tout le temps, exigeait de lui tout et n'importe quoi, se montrait insatisfaite sans jamais savoir ce qu'elle voulait au juste. Il affirmait ne pas voir le besoin de remettre son propre comportement en question et pensait que son épouse irait mieux si elle prenait des antidépresseurs.
Ces scènes de ménage se reproduisaient au cours des séances, et l'on en arrivait à des situations où «l'insensibilité» du mari exaspérait la femme qui lui reprochait le peu de bonne volonté qu'il mettait à considérer sa propre participation au conflit. Elle menaçait de le quitter car elle ne supportait plus ce qu'elle considérait comme de mauvais traitements de sa part.
Je ressentais des difficultés à me dépêtrer de cette situation où tout n'était que griefs mutuels et, par moment, je ne comprenais même pas ce qu'ils essayaient de dire, car ils mêlaient tout, perdaient le fil de leurs pensées et exprimaient confusément leurs idées.
Le mari sentait ce manque de compréhension de ma part, ou du moins c'était celui des deux qui arrivait à le verbaliser et à manifester son mécontentement, encore que de façon camouflée, en essayant de me disqualifier: «Je crois que tu iravailles comme ça parce que tu es psychologue. Les psychiatres, eux, approfondissent plus [...], ton travail ressemble plutôt à un service social ».
C'était sa façon de dire qu'il ne sentait ni compris ni entendu. Il avait raison. Mon premier mouvement, infructueux, avait été d'essayer d'instaurer une trêve, une harmonie, du fait de mon rôle de médiatrice, susceptible d'éclairer les faits et de rétablir la communication (Sluzky, 1987; Satir, 1980; Sager, 1976). J'avais pour objectif de rétablir un climat psychologique propice, afin de pouvoir, postérieurement, passer à l'examen des racines plus profondes du couple ainsi que de leurs dysfonctions (Waldemar, 1993).
Reconnaissant ces difficultés, on leur proposa, à titre de conseil, une entrevue avec Edith Tilmans-Ostyn (séance réalisée en présence de la consultante), qui se trouvait précisément à Florianopolis pour des raisons de travail.
Durant cette séance, cette dernière put vérifier, de fait, combien ces conjoints se disputaient et comment toute intervention était inutile, ils ne l'écoutaient pas. J'ai alors fait savoir à la consultante, et devant le couple, que c'était de la part du mari que je rencontrais le plus de difficultés, et je le décrivis comme « un poisson qui s'échappe des mains dès qu'on essaie de l'attraper».
Edith Tilmans affirma que c'était probablement là le problème: la tentative de les attraper, défaire cesser leurs querelles, alors que c'était sans doute la première fois que le mari pouvait ouvertement se disputer et être entendu. Elle formula l'hypothèse qu'il n'y était probablement jamais arrivé quand il était enfant, et que la seule aide réelle à lui fournir était de l'écouter sans réprimandes, sans qu'il se sente sanctionné, comme il l'avait certainement été enfant. Le patient en fut ému, remercia, et narra quelques faits de son enfance illustrant l'hypothèse d'Edith Tilmans. Il ajouta encore qu'il pouvait maintenant mieux saisir pourquoi il contestait tellement le travail de la thérapeute, sans cependant aller jusqu'à envisager de ne plus venir aux séances.
La consultante suggéra alors que, au cours des six mois suivants, on prenne le temps de réfléchir aux «bonnes raisons» qu'auraient les conjoints de ne pas changer, de ne pas cesser de se disputer.
L'épouse, à ce moment-là, se montra contrariée et réagit en disant avoir atteint ses «limites de tolérance, de n'avoir plus la force de le supporter plus longtemps».
Edith Tilmans intervint de nouveau, lui dit qu'elle était quelqu'un d'un peu trop «pressé» et qui semblait ne pas vouloir recevoir des «cadeaux». Elle se référait au mari qui avait fait un premier pas en se mettant à nu de la sorte. Elle termina la séance en réaffirmant qu'il leur faudrait beaucoup de patience pour travailler les risques du changement. J'ai exprimé mon impression que la femme semblait vouloir encore parler et semblait s'être froissée suite à ce qu'elle venait d'entendre. Ce qu'elle confirma quand elle avoua se sentir accusée et réprouvée par la consultante.
Lors de la séance suivante, l'épouse arriva bien décidée à terminer la thérapie, alors que le mari essayait de la convaincre de ne pas le faire, puisque, pour lui, c'était «maintenant que commençait le traitement». Il commençait à se sentir compris et entendu.
Il en arriva à beaucoup réfléchir sur son incapacité à se disputer ouvertement et sur le fait que son épouse, quand elle se plaignait de lui, le pressait, le bousculait, prenait en somme la place de sa mère, une femme « qui se montrait toujours exigeante, qui contrôlait tout et tout le monde », ce qui réveillait en lui le petit garçon qui se retirait stratégiquement, se faisait invisible et sourd. C'était précisément ces tentatives, de la part de son épouse, de toujours vouloir le secouer qui le poussaient à s'enfermer dans son mutisme.
Au fil des séances, le mari put encore confirmer, pour la première fois, ce sentiment qui animait son épouse que tout dépendait d'elle, car elle seule, grâce à sa tendresse et sa capacité de rapprochement, pourrait le tirer de sa bulle de verre. Ces insights du mari, cependant, ne se traduisaient pas encore par des changements dans ses façons d'agir, ce qui exaspérait de plus en plus sa femme qui proférait continuellement des menaces de séparation. Elle n'arrivait pas à comprendre comment il pouvait passer un mois entier sans lui adresser un mot, pas même pour l'informer ne serait-ce que du motif de ses ressentiments. Dans ce sens, elle trouvait appui au sein de son groupe de thérapie qui disait ne pas comprendre son « masochisme » ni ses raisons de rester mariée à un homme qui la traitait si mal.
Bien que reconnaissant sa souffrance, je maintenais fermement ma position de non-changement. Je persistais à l'aider à réfléchir à ce qu'elle pourrait apprendre à partir de cette souffrance. Je l'encourageais à voir pourquoi il lui fallait passer par là, à détecter les bonnes raisons qu'elle aurait d'avoir besoin de son «masochisme» et ce qu'elle pourrait en retirer. A voir quels bons motifs elle aurait de continuer à menacer, exiger, grogner, si elle savait d'avance que cela ne ferait qu'aggraver les choses entre elle et son mari, puisque, sans s'en rendre compte, elle finissait par jouer le rôle de sorcière qui avait été celui de sa belle-mère ?
Petit à petit, elle s'est mise à comprendre, avec surprise, que la fragilité et la sensibilité de son mari l'effrayaient. Elle a pu voir que, même si c'étaient la distance, l'indifférence et la rudesse de celui-ci qui l'affectaient le plus, c'était aussi ce dont elle avait besoin, dès lors que ces manifestations hostiles de son mari « cachaient », couvraient ses aspects fragiles. Elle a reconnu qu'elle répétait avec son mari le vécu de mauvais traitements qu'elle avait subi de la part de son frère aîné, qui avait assumé le rôle de son père après la mort de ce dernier, alors qu'elle n'avait qu'un an et demi. Ce frère, non seulement l'excluait systématiquement de ses jeux, mais la battait et la punissait sous n'importe quel prétexte. Peu à peu, elle s'était infligé à elle-même des punitions : quand ses trois frères aînés (elle était la cadette) se mettaient à jouer, elle, supposant qu'ils ne la laisseraient pas participer à leurs jeux, s'enfermait dans une armoire et y restait blottie, se bornant à écouter et épier l'activité de ses frères. Elle a alors constaté que, dans sa vie conjugale, son mari faisait figure de «fantôme» du frère (selon ses propres termes). Elle avait l'impression d'être de nouveau reléguée dans l'armoire à chaque fois qu'il se fâchait et coupait court à toute communication. Il la punissait sans motif et elle allait se cacher dans l'armoire. Elle a pu également observer qu'il lui était difficile de recevoir des cadeaux, surtout de la part d'hommes. De cette façon, elle se défendait de la douleur de ne pouvoir en recevoir de son père mort. Elle actionnait le même mécanisme dans d'autres circonstances de sa vie, comme dans les situations où elle se sentait en manque d'affection ou rejetée : elle se retirait, restait à l'écart avant que ceux qu'elle aimait ne le fassent. Il en avait été ainsi lors de son bref mariage précédent : au bout d'un mois, se sentant insatisfaite, elle avait quitté son premier mari et l'appartement dans lequel ils vivaient. Pour autant, elle n'en avait pas fait de même actuellement. Pour la première fois, elle osa travailler ses ressentiments de petite fille, qui, pendant son enfance, n'avait jamais été écoutée, respectée, et dont on n'avait jamais pris les besoins en compte. Il avait toujours fallu qu'elle admette que sa mère avait beaucoup à faire, que ses aînés avaient des raisons et des justificatifs pour lui infliger leurs rudoiements.
Ce n'est qu'après trois ou quatre mois de séances, qui avaient lieu tous les quinze jours, qu'ils ont pu cesser de parler de séparation et sont entrés dans une période de franche camaraderie, d'affection et de jouissance sexuelle. Ils passaient des heures à bavarder, et retrouvaient la magie des premiers temps. Pendant les séances, nous continuions à aller à la rencontre des « enfants » que chacun avait été, sans perdre de vue les risques du changement et en prenant toutes les précautions nécessaires face aux progrès faits.
De fait, tout de suite après, ils passèrent par une période de crise intense, précipitée par un échec de l'épouse dans le domaine professionnel, et pendant laquelle ils renouèrent avec les schémas d'interaction similaires à ceux du début du processus thérapeutique. Cette fois-ci, pourtant, chacun fit preuve d'une plus grande capacité de verbaliser ses sentiments et de réfléchir à sa propre conduite.
Ci-dessous, nous présenterons les extraits d'une séance qui eut lieu six mois après l'intervention de la consultante.
Elle
«J'arrive à ne plus être Dona Maria (la belle-mère), à ne plus tout contrôler, à ne plus me mêler de tout, à ne plus être exigeante et vouloir discuter sans cesse, mais je ne me reconnais pas non plus comme ça, plus posée, plus isolée... ». Elle ajoute qu'elle parvient à surmonter les divergences qu'il y a à l'école où elle travaille : «Je n'ai pas à me prendre la tête seulement avec tout ce qui ne va pas».
Lui
«J'ai senti qu On a des difficultés à percevoir ce qu 'est la réalité etcequ 'est notre construction de la réalité (...). Je crois que ce ç 'est que maintenant que j'arrive à percevoir que, contrairement à elle, je ne pouvais pas discuter parce que, sans m'en rendre compte, j'avais une vérité, je ne sais comment dire, une expectative, je crois que j'idéalisais la façon dont les choses et les personnes devaient être, et je pensais que tout ça était bien établi. Ça ç 'avait pas à être discuté. Simplement je ne discutais pas parce que c'est comme si ça avait déjà été dit, comme si c 'était déjà su. Ce n 'est qu 'en bavardant avec un collègue en robotique que j'ai eu cet «insight».
Avant de terminer la séance, le mari demande à sa femme la permission de me dire ce que, à la maison, elle lui avait suggéré de faire : aller trouver un thérapeute (homme) parce qu'elle pensait qu'il n'était «pénétrépar rien» du fait d'avoir tous deux recours à une thérapeute (femme). Autrement dit : elle estimait avoir changé, elle, mais trouvait qu'il ne s'était rien passé chez lui. En l'aidant à me raconter cela, elle s'est rendu compte que c'était là, une fois de plus, une façon d'exiger de lui qu'il se mette à son rythme à elle, et elle a terminé par ces mots: «Oui, c'est bien moi qui suis trop pressée, bien que je sache que le changement s'opère d'abord à l'intérieur de soi et bien plus tard seulement en dehors de soi. »
Epilogue
Près de deux ans après avoir terminé ces séances, j'ai appris que le mari avait un cancer, qu'il lui restait peu de temps à vivre et qu'ils auraient aimé que je lui fasse une visite d'adieux. Je me suis donc rendue chez eux, ils avaient l'air très attristés, lui était assez affaibli et elle, extrêmement attentionnée. Leur fille, à l'époque âgée de neuf ans, attendait aussi ma visite. Avec la spontanéité des enfants, elle s'est montrée heureuse de faire, finalement, la connaissance de l'ancienne thérapeute de ses parents et a passé un long moment à raconter des histoires et des blagues, en s'efforçant de rendre l'ambiance joyeuse et décontractée, jusqu'au moment où elle s'est retirée pour aller danser dans sa chambre. Ce n'est qu'alors qu'il a été possible de parler des difficultés qu'éprouvait la famille à envisager la perte prochaine de mon ancien patient ainsi que de la façon dont la fillette s'efforçait d'entretenir une atmosphère pleine de vie. Nous avons abordé ouvertement le sujet de la maladie, celui de la peur de la mort, de la nécessité de donner une chance à l'enfant d'exprimer ses tourments et ses doutes, sa tristesse, et nous avons vu comment pleurer ensemble un départ. J'ai dit le sentiment de tristesse qui m'envahissait à l'idée qu'ils avaient à passer par de tels déchirements.
Plus tard, la femme m'a avoué que cette visite avait été super-importante pour eux. Ils avaient passé le reste de la journée à pleurer et à discuter de la difficulté qu'ils avaient à envisager l'avenir sans lui, à se souvenir des bons moments vécus ensemble, au fait d'avoir été capables, en fin de compte, d'inclure leur enfant dans tout cela. Environ une semaine plus tard, j'ai été avertie des funérailles et, à la demande même de l'épouse, je lui ai tenu compagnie au moment où sa fille entrait dans le cimetière, et je les ai aidées à effectuer un rituel de départ selon le modèle suggéré par Bowen (1991). Je les ai secondées d'abord dans l'élaboration du deuil, et ensuite, sporadiquement, je les ai accompagnées dans le processus de développement du cycle vital de la nouvelle famille constituée par la mère et la fille.
Considérations finales
Influencés en un premier temps par les théoriciens de communication humaine et par le groupe de recherche de PaIo Alto, et postérieurement par le modèle thérapeutique du Groupe de Milan ainsi que par le pragmatisme des thérapies postmodernes, de nombreux thérapeutes systémiques ont tendance à croire que l'action thérapeutique doit se centrer sur !'ici et maintenant, dans le présent. Considérant que la recherche et l'existence de «vérités» et de signifiés occultes (Soar, 1997) ne sont pas nécessaires, ils se consacrent à clarifier des patterns (schemes) de communication, à créer des stratégies qui facilitent le changement ou à construire de nouvelles narrations qui contribuent à résoudre les problèmes posés par les couples et par les familles.
Cela peut devenir une attitude extrême, qui dédaigne la possibilité d'enrichissement de la pratique clinique grâce à de précieux recours provenant de la compréhension de la logique interne des systèmes évalués. Le thérapeute peut transformer ses interventions quand il travaille analytiquement à l'intérieur du système, en associant à la compréhension systémique, la lecture psychodynamique de phénomènes tels que le refoulement, la négation, l'introjection, la projection, entre autres, qu'il utilise dès lors comme recours en vue de mieux comprendre le jeu interactionnel.
Commencer par l'examen des risques qu'impliquent la thérapie et les changements permet d'accéder à la logique interne du système conjugal ou familial, en dévoilant les loyautés et les fidélités transgénérationnelles (Nagy, 2003), ainsi que les identifications construites sur des images du passé. Ce procédé, comme on l'a démontré, aide à élucider des jeux de réciprocité et de complémentarité de besoins et d'attentes qui font partie de la vie à deux et sont à la fois une répétition de conflits et d'angoisses venus du passé de chacun (Lamaire, 1970). Il aide à mettre en lumière des aspects du contrat secret du mariage, qui consiste, selon Pincus et Dare (1987), en un accord sous-jacent à partir duquel les comportements dysfonctionnels du couple peuvent être compris comme une solidarité authentique et testée au cours du temps, qui se manifeste de façon incongrue.
Il est possible de ne prendre en compte que les aspects conscients du contrat signé par ceux qu'il unit: les aider à voir que des règles qu'ils souhaitent renégocier ou même établir afin d'y trouver une façon de se rendre l'un à l'autre la vie plus satisfaisante.
Dès que l'on comprend le jeu de projections comme des sentiments et des idées intérieures, attribués à d'autres personnes et objets externes (Pincus et Dare, 1987, p. 36), on peut offrir une perspective de compréhension qui déculpabilise ceux qui sont impliqués dans le conflit: ils ne se component pas autrement parce qu'ils ne possèdent pas, dans leur répertoire, un modèle d'apprentissage qui leur fournisse cette possibilité. Dans ces cas-là, ils le font, non seulement parce qu'ils se dressent l'un contre l'autre, mais aussi parce que l'un des conjoints réveille chez l'autre d'anciens sentiments et d'anciennes réactions avec lesquels il n'a pas su ou n'a pas pu composer, et qu'il a dû oublier ou ne pas sentir afin de survivre au sein de son milieu familial. Souvent même, le coût de ce processus de bannissement des souvenirs entraîne un symptôme organique pouvant être compris comme une métaphore de cette souffrance psychologique qui n'a pas encore pu s'exprimer d'une autre façon.
Le besoin d'être aimé, la crainte de perdre l'amour des parents, d'être puni ou rejeté, pousse l'enfant à oublier les expériences faites, et à ne pas les reconnaître comme siennes. Il grandit et devient adulte sans savoir qu'il se cache quelque chose, et ce qu'il se cache (Miller, 1997). Au fur et à mesure qu'il développe une relation d'intimité avec un partenaire conjugal, ces émotions bannies (réprimées ou niées), ressurgissent, mais comme dissociées d'avec des expériences initiales qui les ont provoquées, et l'adulte les vit comme si elles étaient nouvelles: provoquées exclusivement par le conjoint, un « adversaire » disponible qui se met à prendre la place de ses parents (ou de figures parentales) non-disponibles, et sur lequel il décharge sa rage, son indignation et ses ressentiments dont l'expression, dans le passé, ne lui avait pas été permise. Cette expression de sentiments non-autorisés dans le passé peut, dans de nombreux cas, être déchargée sur les enfants. Dans l'exemple présenté ici, le couple, et plus tard la femme, ont su épargner leur fille et restreindre le conflit à la sphère conjugale.
C'est en ce sens que la relation conjugale peut être comprise comme un processus thérapeutique naturel (Dicks, 1970), dans lequel la relation d'intimité et de confiance permet de renouer avec les expériences et les conflits de l'enfance, dont la réédition constitue une tentative de solution. Dicks fait une allusion claire à ce que la psychanalyse appelle conventionnellement la «compulsion à la répétition». Cependant on ne trouvera une solution que s'il s'avère possible de comprendre et de faire accepter aux patients qu'ils ont de bons motifs, de bonnes raisons de ne pas changer, de poursuivre leurs querelles, de prolonger leurs symptômes physiques et, naturellement, leurs conflits.
Les réponses à ce type de mise en question - quelles bonnes raisons ont-ils de ne pas changer ? - n'apparaissent pas toujours facilement. Parfois, c'est un des conjoints qui y collabore en relatant un moment de la vie de l'autre que lui a rapporté sa bellemère, son beau-père, ou un parent proche. Parfois, ce sont les thérapeutes qui lancent leurs hypothèses ou indiquent des lectures ou des films traitant d'un thème similaire, ce qui aident les patients à entrer en contact avec cette souffrance bannie de la conscience (réprimée) que, dans leur vie adulte, ils «vomissent» sur leur conjoint. Dans l'exemple présenté ici, il fut suggéré au couple de lire Le drame de l'enfant doué d'Alice Miller (1997) qui fut fort utile au mari du fait de l'avoir reporté en bloc à des vécus de son enfance, comme une illustration de ceux-ci, ce qui l'aida à mieux distinguer ce qui appartenait à son passé de ce qui s'en référait à sa situation conjugale présente.
Si le thérapeute se met à chercher à instaurer l'harmonie et à essayer de connaître uniquement le contrat explicite signé par le couple, sans investiguer les motifs inconscients des démêlés de celui-ci, il peut en arriver, sans le vouloir, sans le savoir, à maintenir la règle familiale, non dite, qui veut que les émotions ne puissent s'exprimer par des mots - que la souffrance doive être supportée en cachette et en silence.
Se poser des questions sur les bonnes raisons qu'il y a pour un couple de ne pas changer, pourra devenir un moyen de «rendre l'initiative du changement aux patients qui pourront dès lors changer et donner des preuves de leur impulsion vitale et de leurs ressources dans un temps qui leur est propre, sans se sentir menacés par leurs identités» (Tilmans-Ostyn, 1996, p. 441).
Pour terminer, voici, en guise de synthèse, les objectifs de cette pratique :
1. Rendre possible l'empathie avec la souffrance de chacun.
2. Eviter la culpabilisation et l'établissement, qui en est conséquent, de défenses contre le thérapeute et contre le processus thérapeutique.
3. Permettre de « remettre la rage à sa place » - reconnecter les émotions aux événements originels desquels elles ont été dissociées.
4. Défaire les projections - protéger l'adversaire disponible, en le transformant en un allié effectif;
5. Eviter la transmission intergénérationnelle des douleurs et des ressentiments du passé ;
6. Accompagner la résurgence de la tendresse et de l'affection entre les conjoints.
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Denise FRANCO DUQUE1
1 Coordinatrice du Familiare Institute) Sistêmico (Florianopolis - Santa Catarina - Brésil). Psychologue spécialiste en thérapie du couple et de la famille. Membre fondateur de la ACATEF (Association de Thérapie Familiale de Santa Catarina).
Denise Franco Duque
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