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Huellas, reconstrucción, patrimonio (1939-años 2000), Casa de Velázquez/Ediciones Complutense, 2019, x - 255 p. Avec Paisajes de guerra, l’histoire des conflits se retrouve, pour ainsi dire, en pleine reconstruction. Cet ouvrage, également disponible en libre accès1, rassemble les actes d’un colloque international ayant eu lieu à Madrid en 2015. Les contributions sont réparties selon quatre ensembles chronologiques : le temps de la guerre, la reconstruction, la patrimonialisation et, enfin, les enjeux actuels. Le recueil met aussi en relief le rôle de ceux que Michaël Pollak qualifie d’« entrepreneurs de mémoires », ces individus qui valorisent les traces du passé auprès d’un large public. Dans le cas de la guerre civile espagnole (1936-1939), les associations se trouvent être très actives sur le lieu de la bataille de l’Èbre ou à Madrid. Dans un autre registre, plusieurs auteurs tels Arnold Bartetzky, Andreas Fülberth, José M. Faraldo et Carolina Rodríguez-López soulignent enfin l’importance accordée au choix des matériaux et de l’architecture, dans l’idée d’effacer une identité ou d’en promouvoir une nouvelle ().
Stéphane Michonneau, Carolina Rodríguez-López et Fernando Vela Cossío (dir.), Paisajes de guerra. Huellas, reconstrucción, patrimonio (1939-años 2000), Casa de Velázquez/Ediciones Complutense, 2019, x - 255 p.
Avec Paisajes de guerra, l’histoire des conflits se retrouve, pour ainsi dire, en pleine reconstruction. Cet ouvrage, également disponible en libre accès1, rassemble les actes d’un colloque international ayant eu lieu à Madrid en 2015. Les contributions sont réparties selon quatre ensembles chronologiques : le temps de la guerre, la reconstruction, la patrimonialisation et, enfin, les enjeux actuels. Grâce aux approches multiples de spécialistes de différents horizons académiques, le volume assume vouloir rénover l’histoire militaire en ancrant celle-ci dans le paysage.
Un des points forts de ces actes de colloque réside dans l’importance accordée à ceux qui façonnent les espaces et la mémoire collective. Construction sociale, le paysage de guerre doit d’abord son existence à ceux qui en voient les traces et identifient ou réparent les stigmates. Lorsqu’il écrit son étude sur les effets de la guerre dans la région d’Yser, le botaniste Jean Massart procède à la définition d’un paysage marqué par la conflictualité (comme le souligne justement Annette Becker dans sa contribution). Qu’il s’agisse de Madrid, de villes baltes, de Varsovie ou de Kharkiv, ceux qui pensent la reconstruction jouent également un rôle majeur dans ce qui s’exhibe ou se cache des époques précédentes, bousculées par la guerre. Le recueil met aussi en relief le rôle de ceux que Michaël Pollak qualifie d’« entrepreneurs de mémoires », ces individus qui valorisent les traces du passé auprès d’un large public. Dans le cas de la guerre civile espagnole (1936-1939), les associations se trouvent être très actives sur le lieu de la bataille de l’Èbre ou à Madrid. En dehors des musées et itinéraires mémoriels, les sites internet, qui sont souvent tenus par des passionnés, acquièrent un rôle de plus en plus décisif.
C’est la volonté d’ériger la mémoire – ou de s’y refuser – qui participe à la sédimentation des paysages de guerre. Kharkiv porte ainsi les traces parfois subtiles des conflits et des occupations du
Dans un autre domaine, il en va de même des atrocités commises au sein de la prison S-21, dans le Kampuchéa des Khmers rouges. Découvert par l’armée vietnamienne en 1979, le camp a été filmé et photographié afin de légitimer l’invasion de son voisin cambodgien. L’iconographie, l’itinéraire des travellings et les modes d’accusations répondent à une démarche idéologique vietnamienne puis cambodgienne qui, par la suite, a influencé ceux qui ont voulu documenter l’histoire du lieu, comme le démontre Vicente Sánchez-Biosca. Afin de défendre le bien-fondé de leur intervention, les autorités vietnamiennes assimilent par exemple les atrocités des Khmers rouges à celles commises par les nazis, ce qui affecte les visiteurs européens, qui à leur tour réutilisent l’analogie. En somme, on remarquera que les paysages de guerre subissent aussi les enjeux des conflits mémoriels, puisque certaines traces et certains acteurs parviennent plus facilement que d’autres à s’imposer dans les récits collectifs.
Tout est question de symbole. Il n’y va pas seulement de la référence à la Seconde Guerre mondiale – spécifiquement au nazisme ou à Hiroshima – comme indice de la destruction. Les discours autour des ruines et de la reconstruction jouent également une fonction importante dans la constitution des paysages de guerre à Madrid ou à Varsovie ainsi que dans les villes d’Europe de l’Est. Rafael R. Tranche montre que la ville de Madrid est perçue comme un corps social que les forces antirépublicaines entendent nettoyer, ce qui facilitera sa destruction entre 1936 et 1939. Par anamorphose, les ruines sont également représentées comme une blessure, procédé qu’Annette Becker identifie encore pour décrire les destructions de la Première Guerre mondiale. Dans un autre registre, plusieurs auteurs tels Arnold Bartetzky, Andreas Fülberth, José M. Faraldo et Carolina Rodríguez-López soulignent enfin l’importance accordée au choix des matériaux et de l’architecture, dans l’idée d’effacer une identité ou d’en promouvoir une nouvelle ().
Sur le plan de la forme, le livre est agréable à lire et aisé à consulter. Si la collection d’articles facilite la lecture, elle conduit à d’inévitables répétitions sur le fond. Les lecteurs devront alterner entre l’espagnol, l’anglais et le français pour plonger dans un ouvrage qui va plus en amont que la seule année 1939. Malgré la présence de quelques coquilles et des contributions parfois décevantes, le recueil reste de très bonne tenue pour qui veut comprendre comment les individus composent avec les traces de la guerre.
Dans l’ensemble, la réflexion se porte néanmoins au-delà des seuls conflits armés. Les contributions de l’ouvrage explorent aussi bien les phénomènes mémoriels que l’histoire de l’urbanisation et de l’environnement ou, plus largement, le registre de la preuve. Filmé, écrit ou simplement vu puis raconté, le paysage de guerre représente un objet spécifique pour l’étude des conflits contemporains. Au fil des pages, le lecteur est invité à réfléchir sur le rapport entre l’homme et son environnement. Par ce biais, la guerre constitue un point de bascule entre le passé et le futur, entre ce qui se préserve ou se détruit. L’ouvrage pourra donc servir de terme de comparaison pour celles et ceux qui étudient les mêmes phénomènes à d’autres époques ou sur des aires géographiques extra-européennes. De même, il pourra entrer en dialogue avec les travaux consacrés aux grandes politiques d’urbanisation ou à la prise de conscience écologique. D’une triste actualité, ce livre nous rappelle tous les enjeux propres aux destructions dont l’Europe était globalement préservée depuis 1945. Si cela était nécessaire, voilà donc une raison supplémentaire pour plonger dans l’histoire des champs de ruines.
© Éditions de l’EHESS