Headnote
Resumen
Consideramos relevante el hecho de reflexionar sobre el poder de la dramatización aplicada a la enseñanza del FLE. Este trabajo presenta el desarrollo llevado a cabo por un grupo de estudiantes de FLE del Grado en Turismo de la Universidad de Almería y que ha tenido como resultado una adaptación teatral de la obra de Calixthe Beyala (1995) Lettre d'une Africaine à ses sœurs occidentales, en donde el lector-espectador descubre el papel de la mujer en la tradición africana, sus problemas y desafíos. Como el texto de Beyala, nuestro texto adaptado, un monólogo, así como su puesta en escena, intentarán hacer despertar a nuestros estudiantes participantes salir de su individualismo y solidarizarse con la situación de las mujeres en África.
Palabras clave : Calixthe Beyala, África, dramatización, poligamia, escisión.
Résumé
Il nous semble pertinent de réfléchir sur la puissance de la dramatisation appliquée a l'enseignement du FLE. Ce travail montre les activités réalisées par un groupe d'étudiants de Français Langue Étrangère de la Licence de Tourisme de l'Université d' Almería et qui a eu comme résultat une adaptation théâtrale de l'ouvrage de Calixthe Beyala, Lettre d'une Africaine à ses sœurs occidentales (1995), où le lecteur-spectateur découvre le rôle de la femme dans la tradition africaine, ses problèmes et ses défis. Comme le texte de Beyala, notre texte adapté, un monologue, ainsi que sa mise en scène, essayeront de faire éveiller nos étudiants participants à sortir de leur individualisme et à se solidariser avec la situation des femmes en Afrique.
Mots clé : Calixthe Beyala, Afrique, dramatisation, polygamie, excision.
Abstract
We consider it relevant to reflect on the power of drama applied to the teaching of French as a foreign language. This work presents the development carried out by a group of FLE students from the Degree of Tourism at the University of Almeria, which has resulted in a theatrical adaptation of the work by Calixthe Beyala, Lettre d'une Africaine à ses sœurs occidentales (1995), where the reader/audience discovers the role of women in African tradition, their problems and challenges. Like Beyala's text, our adapted text, a monologue as well as play, will try to awaken our participating students to come out of their individualism and show solidarity with the situation of women in Africa.
Keywords : Calixthe Beyala, Africa, drama, polygamy, cleavage.
1. Introduction
Le jeu de rôle est un outil pédagogique qui permet, à l'apprenant de FLE, d'exercer, non seulement, des habiletés de communication et d'en percevoir les effets mais aussi son développement en tant qu'individu, transformant sa formation en un parcours d'apprentissage significatif et enrichissant. C'est pour cela que introduction de l'art scénique en classe, comme étant l'une des méthodes les plus efficaces, nous semble pertinente pour notre public universitaire.
Alors que les manuels de FLE existants offrent une image stéréotypée de la culture française, se limitant, dans la plupart des cas, à la France et en oubliant les autres pays francophones, notre objectif consistera à veiller à ce que cette dimension soit couverte. Pour ce faire, nous analyserons et mettrons sur scène des adaptations de différentes œuvres littéraires de l'Afrique de l'Ouest qui auront toujours des personnages féminins comme protagonistes.
En partant de ces considérations, notre but est donc de contribuer à une formation plus complète de nos étudiants, leur permettant de faire face à la réalité dans laquelle ils se développeront professionnellement. À ce stade de la réflexion, il convient de signaler que cette communication se présente à la suite d'une série de publications et d'autres activités que nous avons menées sur les femmes en Afrique ces dernières années et qui ont abouti à une conclusion : la nécessité de réaliser une étude intégrale du rôle de la femme dans la société et dans la littérature de l'Afrique francophone. Notre démarche est née alors que nous participions à un projet d'analyse de l'insertion socio-professionnelle des immigrés du Maroc en Andalousie, intitulé Andalucia Integra. Integraciôn socio-laboral de inmigrantes procedentes de Marruecos et financé par la Commission européenne (Fonds FEDER).
Nous constatons que la situation des femmes en Occident diffère considérablement de celle de leurs consæurs en Afrique. Ce fait nous incite à nous poser des questions sur le féminisme occidental telles que : A-t-il réfléchi à la situation des Africaines ? Est-il possible qu'il ait ignoré les réalités d'autres femmes appartenant à des contextes différents ? L'environnement de la femme noire, qui vit selon les patrons culturels de la société africaine, a-t-il été oublié ?
Luce Irigarya, Michèle Le Dœuff, Julia Kristeva, Hélène Cixous et Carole Pateman sont les auteures les plus en vue du mouvement féministe. Pourtant, une réalité plus complexe est apparue : les « féminismes périphériques », qui abordent d'autres facteurs de conditionnement social, tels que l'orientation sexuelle ou l'ethnie. Dans ce contexte, le concept d'intersectionnalité, créé par Kimberlé Crenshaw en 1989, a commencé 4 acquérir une importance notable au sein des études féministes actuelles.
Les femmes africaines n'ont pas connu la méme évolution historique que les femmes occidentales. Toutes deux évoluent dans un environnement historique, social et culturel totalement différent et, par conséquent, leurs revendications suivent des voies contraires (López, 2003 : 189). Á cet égard, bell hook dans Ain't I a Woman ? Black Women and Feminism (1981) remet en question, le fait que la théorie féministe occidentale ignore les réalités que les femmes noires doivent vivre dans leur pays d'origine. De même l'Américaine Audre Lorde, dans Sister Outsider : Essays and Speeches (1984), montre la manière dont le féminisme, tout au long de son histoire, a ignoré une partie de la population féminine au cours de ses protestations. Dans Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics, Crenshaw affirme aussi que les femmes noires sont souvent exclues des théories féministes et du discours antiraciste parce qu'aucune de ces théories ne garantit l'interaction entre la race et le sexe (Crenshaw, 1997 : 24). C'est alors dans ce contexte que la Sénégalaise Ken Bugul, dans son roman Riwan ou le chemin de sable (2001), avertit les féministes occidentales qu'elles ne peuvent pas appliquer l'universalité de certaines théories et comportements à la réalité sociale de la femme en Afrique ou à la structuration des sociétés africaines.
Néanmoins, il existe des académiciennes qui, non seulement affirment ne pas être féministes mais qui refusent catégoriquement d'être identifiées à ce mouvement. C'est le cas de Khadi Hane : « Je ne suis pas de ces femmes africaines qui rejettent leur culture tout en bloc pour faire la place au féminisme tel qu'il est véhiculé en Occident. Je ne suis pas féministe, mais humaniste » (Khadi, 2011 : 30). Buchi, ne veut pas non plus être considérée une militante européenne : « Je ne suis pas féministe, car ceci est un terme européen » (Buchi, 1988 : 23).
Or, le fait de ne pas vouloir se reconnaître en tant que féministes n'exclut pas le fait qu'elles ont lutté au cours de toutes les batailles pour revendiquer leur indépendance et leur liberté. Tout simplement, elles s'écartent de cette idéologie imposée parce qu'elles fuient les nuances occidentales du terme :
En 2003 j'ai écrit un roman La fleur pourpre |...) À cette époque une académicienne nigérienne m'a dit que le féminisme n'était pas dans notre culture, que le féminisme était anti-africain, et que je ne me considérais comme féministe qu'uniquement parce que j'étais influencée par les livres occidentaux (Adichie, 2019 : 17)".
Autrement dit, pour les Africaines, il s'agit de s'éloigner des présupposés du féminisme blanc, de s'identifier en dehors du mouvement. Dans ce contexte, Gallardo Caparros (2021) se demande, dans son article « La lutte pour les droits des femmes, féminisme ? », si "aversion de nombreux mouvements africains est vraiment dirigée contre tous les principes qui en soutiennent les causes, ou plutôt vers une dénomination d'origine occidentale qui ne tient pas en compte la situation de la femme africaine.
Cette même ligne de pensée mène Beyala à considérer que le courant féministe dont elle parle recouvre un sens différent de celui qu'on lui attribue en Occident. Elle essaie de faire apprendre à ses sœurs blanches que celui-ci n'a pas pour but de remplacer la dictature masculine imposée depuis tant d'années, par une autre, désormais féminine. Ce mouvement social, d'après celle-ci, n'est pas cela :
Le féminisme aurait pu être, dans mon contexte africain, le simple fait de reconnaître qu'être femme peut empêcher l'accès au minimum éducatif (dans les familles pauvres, seuls les garçons ont le droit d'aller à l'école) et d'œuvrer pour que cet état d'esprit change. C'est la conscience d'appartenir à une classe majoritaire qui ploie, sous le joug des pratiques barbares ; c'est aussi la conscience d'être chosifiée et de refuser d'être considérée comme un objet sexuel ou une machine à procréer; c'est également la conscience d'être traitée en bête de somme et travailler à sa propre libération économique, sociale et politique ; c'est enfin lutter pour faire tomber les préjugés qui font de la femme un être inférieur, né à genoux aux pieds de l'homme. Il ne s'agit point de renverser la dictature des couilles pour instaurer celle des pertes blanches ! Tout simplement d'obtenir l'égalité des droits au travail et le droit d'être une Femme et de disposer librement de son corps. Être femme c'est quoi ? Il ne suffit pas de dire : je suis femme, c'est UNE femme. Il ne suffit pas de s'autoproclamer féministe pour en être une (Beyala, 1995 : 10-11).
Sixième d'une famille de douze frères et sœurs, elle est née à Douala, au Cameroun, en 1961. Comme tant d'autres écrivains, Beyala voit dans la littérature un instrument de lutte contre l'asservissement des Africaines et contre certaines pratiques intolérables, dont l'excision. À travers cet ouvrage, le lecteur découvre que même à la fin du XXème siècle, le statut des femmes en Afrique n'a pas changé. Beyala ouvre les pages de cette lettre en nous montrant la polygamie et l'excision, deux pratiques relèvant du domaine de la domination masculine. L'autre partie du discours elle l'adresse aux femmes occidentales, notre écrivaine les envoie un signal d'alarme, afin qu'elles ne s'endorment pas. Elle constate que les femmes occidentales ne sont pas conscientes de l'oppression subie par les Africaines. 2
Le problema réside dans la facon dont les féministes occidentales ont appliqué les droits acquis tout au long de l'histoire. Ainsi, Beyala tente de nous transmettre que le sens du terme féminisme diffère, en effet, quand on l'interprète depuis le point de vue d'une femme au sein de la société africaine : «- C'est une féministe !-Vous voilà définitivement cataloguée comme faisant partie de la bande de mal-baisées pleurnichardes. Pour mes sœurs africaines, être féministe c'est vouloir faire -comme les Blanches » (Beyala, 1995 : 48). Et elle ajoute :
Femmes occidentales, occupez-vous des conditions de vie des femmes d'autres continents ! C'est le seul droit d'ingérence qui mérite d'être vécu ! Vous ne pourrez pas manifester à leur place, certes. Vous ne pourrez pas veiller à ce que certaines lois soient respectées. Mais votre vigilance attirera leur attention. Votre intérêt leur donnera des ailes ! Femme africaine, je me sens aussi bien touchée par la souffrance des femmes françaises battues, que par celle de l'Algérienne voilée, que par celle de l'Indienne maigrichonne. Parce que les hommes mangent d'abord et que les femmes mangent les restes, s'il y en a ! Et nous ne pouvons gagner qu'en faisant front commun face à l'antiféminisme. La souffrance des femmes quelles que soient leurs origines, leur nature et leur extraction sociale, est notre affaire à toutes ! (Beyala, 1995 : 103-104).
L'écrivaine envoie un message clair à l'Occident : Préoccupons-nous, donc, des conditions de vie des femmes des autres continents, notre vigilance et notre intérêt les encouragera à continuer à se battre. Seulement, en faisant front commun, celles-ci peuvent vaincre l'antiféminisme. Leur souffrance, quelle que soit leur origine, leur échelle sociale, est un problème qui nous concerne toutes (Beyala, 1995 : 104-105). Cette lettre de Beyala n'est pas seulement un cri d'alarme, mais aussi un appel à l'aide.
D'un autre point de vue, Walker estime que ce sont les femmes, elles-mêmes, qui devraient transformer le monde et octroyer le pouvoir de façon égalitaire aux hommes et aux femmes :
Bien que Walker soit afro-américaine, sa définition a été saluée comme représentative de la réalité africaine par certaines féministes de ce continent. En fait, son concept est le plus répandu et accepté parmi un certain nombre d'écrivaines africaines très respectées tels que Buchi Emecheta ou Flora Nwapa (Obianuju, 1995 : 89).
La principale caractéristique de ce courant de pensée est l'absence d'antagonisme entre les deux sexes. Aidoo ajoute également le fait de considérer, en Afrique, la figure masculine comme une amie et non comme une ennemie, c'est-à-dire, de la voir comme une force et un soutien dans cette lutte pour l'égalité des droits : « Feminism is an essential tool in women's struggles everywhere, and that includes African women. Every woman, as well as every man, should be all be feminist » (Aidoo, 1996 : 164).
De ce fait, c'est précisément la non-exclusion des hommes africains (avec lesquels on forme un front commun dans la lutte contre la domination et l'exploitation étrangères) qui réveille en eux une certaine prise de conscience de l'inégalité que souffrent les Subsahariennes·. Inégalité que l'on doit faire disparaître.
Le Womanism est probablement l'une des alternatives les plus anciennes et les plus connues du féminisme occidental. Le terme a été inventé et défini par l'écrivaine afro-américaine Alice Walker dans In Search of Our Mothers" Gardens : A Womanist Prose (1983).
Un exemple de cette prise de position" est la défense des femmes et la dénonciation de certaines traditions africaines, comme l'excision, que fait l'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma dans son premier roman Les soleils des indépendances, à travers la description de la douleur physique ressentie dans une partie du corps de Salimata' :
Le coup de fouet de la douleur lui montait de l'entrejambe au dos, au cou et à la tête, en descendant après jusqu'aux genoux ; elle voulait se lever pour chanter mais elle ne pouvait pas, elle avait le souffle court, la douleur brÛlante lui tendait les muscles, la terre semblait s'effondrer sous ses pieds, tout tournait autour d'elle, les assistantes, les autres filles, la montagne et la jungle, tout semblait voler dans la brume de l'aube ; ses paupières et ses genoux étaient lourds, elle se sentit brisée et s'évanouit (Kourouma, 1970 : 37).
Il est primordial, avant de créer le monologue, que les étudiants apprennent à connaître les différents types de mutilations génitales féminines et comment les Africains vivent ce culte. Pour ce faire, nous avons choisi ce roman, Les soleils des indépendances (1970), en tant qu'objet d'étude où l'auteur, Kourouma, met en scène, sous forme de protestation, la cérémonie de l'excision de sa tribu", et que nous avons présenté dans la revue Gazeta de Antropología (González Alarcón, 2011)".
Par conséquent, les activités théâtrales proposées en classe de FLE s'articuleront autour de deux idées clés : connaître et comprendre certaines sociétés et traditions du continent africain afin de se solidariser avec leurs femmes.
2. Méthodologie
Tout d'abord, le Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues (CECR) conçoit le théâtre comme un genre littéraire qui doit faire partie du processus d'enseignement-apprentissage d'une langue. À cela s'ajoute l'idée de compétence communicative ainsi que les théories de Canale et Swain (1980) qui nous rappellent que l'élève doit, non seulement connaître les contenus (savoir), mais aussi savoir les appliquer (savoir-faire). C'est-a-dire, l'apprentissage doit s'orienter vers l'action, et en ce sens, l'art dramatique est qualifié comme un outil didactique de premier ordre.
Le terme théâtre appliqué, qui présente un large éventail d'activités dramatiques, est relativement récent. Il a commencé à être utilisé dans les années 1980 pour désigner un type de théâtre différent du théâtre conventionnel, dans la mesure où il est produit dans des espaces scéniques différents (Motos et Ferrandis, 2015 : 10). Son but a aussi évolué, étant donné que l'objectif qu'il poursuit est d'apporter des effets bénéfiques sur les individus, les communautés et les sociétés théâtrales d'amateurs, non professionnelles (Nicholson, 2005 : 2).
Grâce à un ensemble de processus créatifs, le théâtre appliqué est une praxis qui génère une conscience critique permettant de contribuer au changement social en faveur du respect, de l'égalité et de la solidarité par le biais de la capacité éducative des arts (Motos et Ferrandis, 2015 : 11). Plus concrètement, notre étude se concentre sur le théâtre appliqué dans l'éducation (Prendergast et Saxton, 2009). Selon James Hennessy, cette modalité dramatique correspond à une activité socialement orientée avec un objectif principal : enseigner au sein de l'environnement scolaire ou académique. En d'autre termes, il s'agit d'un type de théâtre qui permet aux acteurs d'acquérir des connaissances à travers la représentation de personnages qui font partie intégrante du drame narratif, reservé généralement aux étudiants d'une classe ou d'un groupe (Hennessy, 1998 : 86-87).
Pour cela, l'enseignant-metteur en scène devra choisir des stratégies de travail qui motivent l'implication physique, émotionnelle et intellectuelle des élèves-acteurs dans le projet, visant à l'apprentissage de connaissances culturelles, théâtrales et littéraires ainsi qu'à la prise de conscience de certaines traditions, dans ce cas : la polygamie et l'excision.
À cet égard, la proposition de projet mettra l'accent sur un personnage féminin, Calixthe Beyala. La tâche de chaque étudiant consistera à adapter le texte narratif (Beyala,1995 : 64-105) sous la forme d'un monologue, introduisant Beyala comme personnage principal. C'est pourquoi les acteurs devront posséder des connaissances de base sur le théâtre appliqué et les pratiques théâtrales.
À propos de la méthodologie suivie, elle a été structurée en une session hebdomadaire avec le plan de travail suivant :
a) Sélection de textes
b) Découverte géographique, historique et culturelle du Cameroun
c) Techniques théâtrales. Visite de l'acteur Julio Béjar®
d) Le Womanism
e) Adaptation théâtrale et création du monologue
Divers ateliers ont été organisés afin d'effectuer l'étude et l'adaption théâtrale du roman Lettre d'une Africaine à ses sœurs occidentales (1995), en vue de sa mise en scène à la fin du parcours. Cette représentation, en FLE, a été le point culminant de notre activité interdisciplinaire. À cet egard, nous avons conçu un soliloque à travers lequel nous avons décrit le rôle de la femme en Afrique ainsi que son mode de vie, son silence...
En ce qui concerne la matière choisie pour développer ces pratiques théâtrales est « Idioma Moderno aplicado al sector turistico: francés » (Licence de Tourisme). Ce cours annuel et obligatoire est enseigné à la Faculté des Sciences Économiques et Commerciales de l'Université d' Almeria depuis l'année académique 2010-2011, plus précisément lors de la deuxième année universitaire".
L'objectif de cette démarche pédagogique est de mettre en lumière cette réalité féminine ainsi que de faire connaître à nos étudiants que la polygamie est l'excision sont des pratiques encore pratiquées aujourd'hui en Afrique:
En analysant l'histoire de la sexualité des femmes noires, on observe régulièrement une série d'agressions subies par celles-ci, parmi lesquelles se trouvent les mutilations génitales. L'écrivaine afro-américaine Alice Walker continue de lutter avec acharnement contre ces traditions à travers son œuvre (qu'il s'agisse de la littérature, du cinéma, des entretiens, des conférences, etc.). Certes, il est arrivé que des collectifs de femmes africaines aient contesté la critique que les occidentales font de la tradition de la mutilation génitale féminine, mais leurs contestations se basent sur le fait qu'il s'agit d'une critique unilatérale et hors contexte, qui ne compte même pas avec leurs protagonistes. Cependant, un plus grand nombre de femmes africaines s'expriment ouvertement, de plus en plus souvent, contre cette pratique. Dans certains cas, elles ont même été obligées de demander l'asile politique dans un autre pays avec leurs filles pour échapper à cette coutume (Barrios, 2004 : 118).
Dans ce contexte, les élèves devront lire, chez eux, certains fragments sélectionnés du roman. La prononciation de ces extraits sera travaillée dans le séminaire de phonétique et de prononciation de FLE, créé à cet effet. On y abordera aussi l'évolution littéraire de Beyala depuis son premier roman, ainsi que son regard par rapport au féminisme occidental.
Les séminaires, qui se sont tenus en dehors des horaires du cours, comprendront, en outre, les répétitions théâtrales en groupe.
3. Écriture du monologue
Étant donné que le texte de Lettre d'une Africaine à ses soeurs occidentales (1995) est rédigé à la première personne, il n'a pas été nécessaire de changer le pronom personnel sujet pour adapter au soliloque. Le choix du monologue comme corpus dramatique s explique par le fait qu'il offre des moments de débat interne, de réflexion, de confession, de manifestation de la personnalité (Prendergast, 2003) qui nous permettent de connaître les pensées et les sentiments du personnage principal de la pièce. Le texte présenté vise à établir une stratégie de communication directe avec le public universitaire auquel il s'adresse, en créant des sentiments d'empathie et en suscitant chez lui une série de réflexions éthiques par rapport au personnage de Beyala. Pour atteindre cet objectif, le texte se focalisera sur I' aspect de la confidence, dans lequel la protagoniste se présente sous son jour le plus humain et le plus vulnérable. Le fait que dans Lettre d'une Africaine à ses sœurs occidentales (1995) le personnage et alter ego raconte son histoire de vie à la première personne favorise la création d'un dialogue confidentiel"°.
Du point de vue du processus d'enseignement-apprentissage, il n'est pas inutile de souligner que le comédien-personnage connaît déjà les temps verbaux employés par Beyala dans ce roman. C'est pourquoi nous avons décidé d'utiliser la version originale du récit, sans modifier le niveau morphosyntaxique pour la mise en scène.
La langue de représentation théâtrale est le français et le lieu de représentation l'Aula Magna Sylvie Raynal de la Faculté des Lettres de l'Université d' Almería, qui est adaptée 4 cet effet avec des tables mobiles, un rideau et un éclairage de scene. Nous ne sommes pas les seuls 4 interpréter en langue étrangere. En effet, nous le faisons également avec des étudiants espagnols en Licence d'Études anglaises (Grado en Estudios ingleses), qui jouent d'autres œuvres en anglais, et avec des étudiants Erasmus chinois en Licence d'Études hispaniques (Grado en Filología Hispánica), qui le font en ELE", dirigés respectivement par les professeures Susana Nicolás Román"· et Lucia Romero Mariscal ·, dans le cadre du Projet d'Innovation Pédagogique auquel nous participons: Theatron (La dramatisation comme ressource didactique dans Enseignement Supérieur, dans son intérêt à promouvoir le théâtre au niveau universitaire).
La pièce de théâtre commence ainsi :
VOIX OFF : Soyons clairs : tous les hommes ne sont pas des salauds, ni des machos et ne rêvent pas forcément de nous soumettre. Il est certain que chacune trouvera dans son entourage un homme honnête, qui la considère comme une entité à part entière, la respecte dans ce qu'elle est, pour ce qu'elle est. Mais le jeu, ici, consiste à oublier un peu notre bonheur personnel, à exclure l'espace de quelques pages, ces êtres exceptionnels qui, après mille siècles de désespoir lié au sexisme, nous font croire par leur gentillesse que le ciel est définitivement bleu, que l'égalité entre l'homme et la femme, cette grâce, est définitivement acquise. Ceux-là ne sont-ils pas simplement larbre qui cache la forêt ? Oublions donc, l'espace d'un instant, les hommes féministes. Je parle ici, entre autres, des papas dans le coup, des maris compréhensifs, des amants qui permettent tout (Beyala, 1995 : 7).
Au début de Lettre d'une Africaine à ses sœurs occidentales (1995), la camerounaise avoue que celle-ci est écrite dans un esprit de paix... « Cette lettre est une porte ouverte. Elle ne donne pas de leçon. Elle ne se veut pas un prélude à la guerre, mais un débat ouvert » (Beyala, 1995 : 9) :
Je suis venue en Occident attirée par vos théories, vos combats, vos victoires. Grâce aux revendications des femmes occidentales, leurs consœurs des pays africains ont vu l'espoir de se libérer des pratiques ancestrales rétrogrades poindre à l'horizon. Il ne s'agissait pas de rêver à l'égalité des sexes, mais de l'expérimenter : à travail égal, salaire égal, la pilule, l'interruption volontaire de grossesse. Et lorsque je pensais qu'en Afrique, les femmes en sont encore à recourir à des faiseuses d'ange pour se libérer de progénitures trop envahissantes, j'en suis renversée d'écœurement. J étais fascinée, je l'avoue. Femme africaine, j'ai désiré étendre ce rêve de femme libre sur mon continent où la qualité de la femme est évaluée en fonction de sa capacité physiologique à la reproduction. Quant aux femmes stériles, elles n'existent pas, effacées par une société qui met un point d'honneur à la procréation (Beyala, 1995 : 10-11).
Beyala emploie le je autobiograghique, qui nous rappelle la stratégie rhétorique de Mariama Bâ (1980), pour mettre en scène la femme africaine en général. Elle dénonce la situation de celles-ci sur le continent africain et les encourage à se rebeller et à s'unir dans leur lutte.
L'essai est divisé en plusieurs parties. Dans la première partie, l'auteur présente la vie des femmes africaines, qui n'a guère changé malgré les progrès et où l'on trouve la pratique des mutilations génitales féminines, encore présente au sein de nombreuses tribus africaines. De même, elle nous présente des femmes dépendantes économiquement et socialement de leurs maris. L'autre partie du discours porte sur la « somnolence » des femmes occidentales. Beyala lance un cri d'alarme à ses « sœurs » : ne baissez pas les bras, il y a encore beaucoup à faire, beaucoup pour nous en Afrique et beaucoup pour vous en Occident. Dans le style vif et alerte qui la caractérise, Calixthe Beyala n'hésite pas à utiliser les mots pour se faire entendre des femmes, et certainement pour les réveiller.
En définitive, nous ferons comprendre à nos étudiants que le féminisme occidental présente des caractéristiques inhérentes au contexte socioculturel qu'il évoque, et de ce fait, la lutte que les femmes en Afrique entreprennent s'écarte des nôtres. Voici l'enjeu phare de notre argumentaire : transmettre à nos étudiants la complexité inhérente aux différents processus d'évolution socioculturelle.
3.1. La polygamie
Et si vous craignez de n'être pas justes envers les orphelins. Il est permis d'épouser deux, trois ou quatre, parmi les femmes qui vous plaisent, mais, si vous craignez de n'être pas justes avec celles-ci, alors une seule, ou des esclaves que vous possédez. Cela afin de ne pas faire d'injustice ou afin de ne pas aggraver votre charge de famille (Coran 4 : 3).
Aissatou, la protagoniste de Comment cuisiner son mari a l'africaine, représente très bien l'idée du mariage dans la société africaine ; les femmes sont conscientes que le mariage implique des souffrances, mais cela ne les empêche pas de le désirer, car c'est la seule chose a laquelle elles peuvent aspirer dans la société dans laquelle elles vivent : «Ра! envie de goüter a ce bonheur. Etre cocufiée mais mariée. Parce que cela arrive, je my prépare. - Il arrive toujours un moment dans la vie d'une femme ой elle doit aimer le mariage plus que Гёроих - disait ma mere » (Beyala, 2000: 126). Autrement dit, sans l'homme et sans le mariage, la femme africaine « disparaît », elle n'existe pas. Mensonges, humiliations, infidélité, ignorance, manque d'affection, etc., tel est le mariage africain décrit par Calixthe Beyala. Pourtant notre écrivaine n'est pas contre l'amour, à condition qu'il s'agisse d'un amour basé sur l'égalité et non sur le pouvoir.
Tout d'abord le monologue présente la définition, à travers les nuances de l'auteure, du terme « polygamie » :
CALIXTE BEYALA : C'est la possibilité, pour un homme africain, d'épouser plusieurs femmes. Cette pratique se justifiait autrefois par une nécessité économique, à savoir que le nombre de femmes et d'enfants représentaient en soi en richesse. En effet, les enfants constituaient une main d'œuvre bon marché, et quelle que soit la fécondité d'une femme, elle ne pouvait donner le jour qu'à un nombre limité d'enfants (Beyala, 1995 : 94).
Il n'y a pas d'autre alternative pour les femmes africaines que de se marier et d'avoir des enfants, il n'y a pas d'autre rôle pour elles dans la culture nègre. « Que tu es prête à servir un homme sans rechigner et à ne vivre que pour son bonheur ? Est-ce que j'ai le choix ? », répond-t-elle (Beyala, 2014 : 13).
Cependant, toutes les héroïnes de Calixthe Beyala ne partagent pas cette mentalité et nombreuses sont celles qui remettent en question ou rejettent les constructions sociales relatives au mariage. La plupart de celles-ci ne restent pas inactives face aux injustices subies par les femmes et tentent de se débarrasser de ce qui les affaiblit. Elles se définissent comme «celles que la tradition récuse mais qui poussent comme des ronces sauvages » (Beyala, 1987: 48). Selon Beyala, les femmes doivent surmonter la soumission aux hommes, déconstruire la relation homme-femme que la société patriarcale établit pour progresser, pour trouver le chemin du bonheur.
Par la suite, l'actrice-étudiante qui joue le rôle de Beyala montre la situation à l'heure actuelle, ainsi que l'hypocrisie des jeunes mariés africains face à cette tradition :
CALIXTE BEYALA: Aujourd'hui, les jeunes Africains dénoncent la polygamie et déclarent sur un ton péremptoire, saupoudré de vanité, qu'ils sont modernes, aiment leurs femmes et n'envisageraient jamais de prendre une seconde épouse. Ils omettent de dire que leur vision de la monogamie est bien parcellaire, aussi étriquée que leur vision de la femme. Globalement ils ont ce qu'on appelle en Afrique le premier, deuxième et troisième bureau. Ces femmes, appelées première ou deuxième bureau selon l'ordre de leur arrivée dans la vie de l'homme, sont connues de toute la famille du bonhomme (qui les fréquentent au rythme d'une ou deux visites par semaine selon leur nombre), et sont, dans la pratique, des épouses officieuses 4 la facon du village (Beyala, 1995 : 94-95).
Autrement dit, les jeunes époux, en même temps qu'ils dénoncent la polygamie et déclarent qu'ils sont des compagnons modernes, ils cachent le fait d'avoir d'autres femmes (surnommées bureau) :
CALIXTE BEYALA: L'homme exerce les mêmes droits sur elles que sur une épouse légitime. Elles portent leurs enfants mais légalement n'ont aucun droit, et encore moins les enfants issus de ce type de relation [...] Cette manière de détourner le problème de la polygamie est la plus abjecte qui soit. Ces jeunes « branchés modernes » sont plus à vomir que leurs ancêtres. Les vieux au moins prenaient leurs responsabilités face à la femme, aux enfants et à la famille. Le comportement des sous-larves d'aujourd'hui, leur couardise et leur hypocrisie me mettent dans l'impossibilité de les comparer aux larves d'hier qui étaient leurs pères et leurs grands-pères. Par ailleurs, si les lois interdisent le système de dots, en Afrique cette pratique est encore monnaie courante. Vendues comme du bétail, évaluées en fonction de leur capacité de reproduction, tâtées et palpées, nombreuses sont mes sœurs africaines qui subissent encore cette humiliation. Plus on les juge aptes à reproduire, plus elles coÛtent cher ! Un nouvel élément entre désormais dans la balance de ces marchands : le dégré d'instruction de la future épouse. Une fille qui a son bac a plus de valeur qu'une paysanne ! des sommes astronomiques sont versées aux parents de la jeune fille, qui se voit contrainte d'épouser l'homme choisi par sa famille, selon des critères allant de la position sociale de l'homme à son appartenance ethnique, en passant par sa religion, mais où l'élément le plus important du mariage est absent : l'amour [...]. Et voilà ces jeunes filles, pieds et poings liés, toutes ruisselantes de déception, obligées de supporter une vie de famille d'où tout choix est exclu (Beyala, 1995 : 95-96).
Face à ce sentiment négatif, (à travers l'emploi des termes « sous-larves d'aujourd'hui » et « larves d'hier »), nous découvrons que Calixthe Beyala est ouvertement opposée à la polygamie. Nous devons rappeler ici son radicalisme envers l'homme dans ses écrits précédents, où elle le décrivait comme un monstre, aussi bien au niveau physique qu'au niveau moral. Dans C'est le soleil qui m'a brÛlée (1987), l'auteure camerounaise désigne un portrait du « mâle » dominé par ses instincts cherchant, uniquement, à soumettre la femme à son désir. À cet égard, Nadci Tagne ajoute : « Beyala réduit l'homme à son sexe, ses obsessions, sa corruption, et sa volonté de n'entrevoir en la femme qu'un instrument de plaisir » (Kom, 1996 : 70-71).
C'est bien pour cela qu'elle a quitté I' Afrique pour 1" Occident et n'a donc pas permis que "excision lui soit pratiquée alors qu'elle n'était encore qu'une adolescente.
3.2. L'excision
CALIXTHE BEYALA : A mon clitoris, personne ne touche. Dans mon peuple on n'excise pas. Dans le clan de mon beau-pére, oui! Oh, la barbare vérité ! Je suis toujours persécutée par ce souvenir du passé : j'ai six ans. Je passe des vacances dans la tribu de mon beau-père. Il y a à peine six jours que je suis là. J ignore tout de leurs pratiques. Je suis assise au bord de la rivière avec mes nouvelles camarades du village. Nous lavons le linge. Absorbée, je ne vois pas ce qui se passe. Je releve la téte. Mon regard accroche de l'autre côté de la rive un bonhomme savamment peinturluré de rouge et de blanc, juste un cache-sexe et une lance dans une main, je ne sais pas pourquoi, je me mets à courir, je cours de toutes mes forces, abandonnant les habits sur la berge. Je cours dans le soleil entre buissons et futaies. Je m'arrache des lambeaux de peau, je saigne, peu m'importe. Je me rends soudain compte que j'ai abandonné les vêtements au marigot. Je n'ose pas à y retourner, mais n'ose pas non plus retourner au village sans les habits. Tant pis. Je choisis de rester les bois cachés jusqu'à la tombée de la nuit. Quand finalement je rentre, la sœur de mon beau-père est surprise de me voir. Il n'y a plus une fillette de mon âge dans le village, jamais je n'aurais dÛ être là, d'où sa colère. C'est aujourd'hui le jour où l'on excise les filles, et le bonhomme sur la rive était censé m'amener dans la forêt avec les autres pour que je devienne une vraie femme. Tandis que j'apprends cette nouvelle, mes poils se hérissent comme des cheveux sur la tête. Toujours très en colère, la sœur de mon beau-père me dit qu'il est trop tard pour m'emmener en forêt : la cérémonie n'a lieu qu'une fois par an et je devrai attendre l'année prochaine. Cette nuit-là, je n'ai pu fermer l'œil (Beyala, 1995 : 84-85).
L'écrivaine non seulement dévoile ce rituel, le dénonce et devient le porteparole de ces femmes qui le subissent, mais elle soulève également, en parallèle, la difficulté ajoutée de ne pas savoir comment se confronter à cette pratique, ni comment réussir à l'abolir « par les lois, peut-être ? » (Beyala, 1995 : 92). Bref, c'est uniquement la loi du mutisme qui prévaut dans la vie d'une grande partie des Africaines qui passent par l'excision (González Alarcón, 2011 : 8) :
CALIXTHE BEYALA : C'est la loi : celle du silence. Ce même silence que gardent les victimes. Beaucoup d'Occidentales pourraient penser que si les femmes africaines acceptent l'excision, c'est parce qu'elles le veulent bien. J'ai à maintes reprises entendu ces réflexions. Je leur dirai que le calvaire de ces femmes est intérieur comme celui des femmes battues en Occident (d'ailleurs très peu de femmes battues vous avoueront qu'elles le sont) ou celui des femmes violées (Beyala, 1995 : 92).
Dix-sept ans auparavant, dans La parole aux négresses, Awa Thiam (1978) donne la parole aux femmes qui ne sont pas vraiment conscientes de injustice dont elles sont victimes : l'excision. Chacune parle d'elle-même, isolée chez elle, et sans rien savoir du reste du monde. Ce qu'elles vivent, à leurs yeux, est tout à fait normal puisqu'elles sont nées femmes. Cependant, le fait de prendre la parole et d'en parler avec leurs propres mots, constitue déjà une prise de conscience. C'est la première fois que des femmes noires, n'appartenant à aucune association, décrivent la réalité de leur existence, leur quotidien. C'est le grand mérite de ce livre, de donner enfin leur tour de parole aux voix silenciées de l'histoire (González Alarcón, 2011 : 11).
Pourtant, Beyala constate que, si dans la plupart des pays africains cette tradition est interdite par la loi, dans la pratique, elle continue de s exercer. Elle ajoute que ce sont les mêmes personnes qui dictent les lois, pour plaire aux organisations internationales, qui autorisent, en privé, l'excision de leurs propres filles. Le seul code réellement appliqué, conclut-elle, est malheureusement celui du silence.
C'est pourquoi l'objectif à suivre, avec notre mise en scène et adaptation théâtrale, est de donner de la voix à celles qui veulent témoigner de leurs expériences. C'est notre outil pour raconter cette vérité, notre cri au monde pour annoncer ce qui arrive à la femme, encore aujourd'hui, au XXI° siècle, en Afrique subsaharienne. Or, dans ces pays, la tradition religieuse et la famille sont implacables, s'opposer ouvertement à cette tradition signifie être exclue du groupe. En d'autres termes, il s'agit d'un suicide social.
Alice Walker, dans son roman Possessing the Secret of Joy (2008), décrit les traumatismes que son héroïne Tashi doit subir à la suite de cette intervention. Elle nous annonce à quel point une fille peut se sentir annulée après l'excision. Dans le film Fleur du désert. Du Désert de Somalie au monde des top-modèles, qui est l'adaptation d'un roman de Waris Dirie, la protagoniste tient ce même discours, tout comme Sembène Ousmane dans le film Mooladé (2004) dont il est le réalisateur. De même, Calixthe Beyala (1988 : 24) dans Ти t'appelleras Tanga fait connaître, non seulement les troubles causés par cette pratique, mais aussi le traumatisme physique subi à la suite de l'excision par les femmes. Toutes ces contributions nous amènent à confirmer la prise de position de l'anthropologue Adriana Kaplan" (2006 : 199) à propos de l'engagement de la littérature face a ce rituel barbare (González Alarcón, 2011) :
L'impact sur la santé mentale et la santé sexuelle et leurs vécus, bien que moins étudiés, est également documenté dans la littérature; notamment l'apparition de sentiments d'humiliation, de honte ou de terreurs nocturnes. Des troubles mentaux, en particulier l'anxiété et la dépression, sont possibles dans certains cas (Kaplan et al, 2006 : 199).
4. Conclusion
Les lettres de Beyala, en même temps qu'elles présentent des histoires de vie, elles instruisent, critiquent et encouragent. À travers celles-ci notre écrivaine s'interroge sur des questions importantes telles que les traditions africaines, l'excision, la polygamie et la société patriarcale en Afrique. La soumission des femmes aux hommes est totale : «Je suis prête à n importe quoi pour entendre ses mots. Je suis disposée à lui clamer qu'il est mon cheik yéménite, mon imam saoudien, que j'accepte d'être sa septième épouse, de revêtir le voile, qu'aucun autre ne verra plus la couleur de mes yeux, pourvu qu'il me prenne par la main et me console » (Beyala, 2009: 127). Beyala veut faire prendre conscience au lecteur occidental que ces traditions comportent de nombreux aspects qui marginalisent la femme. La plupart des héroïnes de Beyala ne restent pas inactives face aux injustices subies et tentent de se débarrasser de ce qui les accable.
De ce point de vue, Martine Fernandes (2007: 270) ajoute, « Beyala transforme le concept de destin comme une route à destination unique au cours de son texte et en propose une nouvelle version: la femme maîtresse de sa destinée et de sa raison face à des multiples destinations possibles ». Comme elle-même se définit : « Je choisis, donc Je Suis.... ». Pourtant il existe d'autres femmes qui ne peuvent pas choisir, qui doivent vivre en polygamie, et qui sont victimes de l'excision, une pratique ancestrale tellement enracinée.
Heureusement, à l'heure actuelle, dans certains pays africains, la première phase du rituel, celle de l'intervention physique, commence à être éliminée, tandis que les deuxième et troisième séquences, celles de la transmission sociale et de la reconnaissance culturelle, sont préservées. En d'autres termes, on pratique une initiation sans mutilation. C'est la raison pour laquelle les écrivains utilisent leurs romans comme des armes de réinvestissement, en focalisant leur attention principalement sur cette première partie du rituel (l'excision). Il s'agit de leur protestation pour présenter au monde la phase la plus douloureuse afin que le lecteur parie, lui aussi, sur une initiation sans mutilation.
Saisir et mettre en scène le rituel d'ablation d'une tribu, c'est l'annoncer, exposer cette pratique ancestrale, c'est la faire connaître. Le chemin est long mais plein d'espoir, et grâce à des auteurs comme Ahmadou Kourouma, Awa Thiam ou Calixthe Beyala, nous montrons le signal d'alarme que la littérature donne aussi concernant ce rite de passage, si profondément ancré dans certains groupes sociaux subsahariens.
Les étudiants ayant participé à cette initiative pédagogique l'ont reçue très positivement, non seulement au regard des compétences linguistiques acquises ainsi que l'amélioration des compétences orales en langue française, mais ont également salué le caractère interdisciplinaire et la dimension interculturelle de l'activité.
Notre but, à travers le monologue dramatique, a été de faire connaître, par le biais de nos étudiants-acteurs, la phase la plus douloureuse du culte de l'excision et ses conséquences, physiques y psychologiques. Il est clair que les lettres de Beyala, qui racontent des histoires de vie, sont des lettres qui instruisent, critiquent, consolent et encouragent. Si notre écrivaine emploie sa plume pour briser ce silence africain féminin et lutter contre cette pratique, ce travail, en utilisant le jeu théâtral comme l'une des méthodes les plus efficaces en classe de FLE, met en lumière ces traditions et coutumes ainsi que la réalité de la femme africaine, afin de la faire connaître au spectateur occidental. Réflechissons, reconsidérons notre situation et nos conditions de vie, quelles que soient nos origines géographiques ou culturelles. N'ignorons pas celles qui sont de l'autre côté du Détroit, au sud du Sahara, car elles aussi, elles ont besoin de nous, de notre soutien, d'une main, d'une plume pour raconter leurs histoires, et d'une . rá rá rá ° rá voix pour révéler leur réalité.
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