Headnote
Résumé
En linguistique, le codeswitching est une alternance de deux ou plusieurs langues dans une même conversation. Outil efficace pour la communication, lalternance codique présente cependant beaucoup de défis pour les traducteurs dont le manque d'équivalences linguistiques et culturelles. La gestion de lalternance codique en traduction soulève des questions de stratégies appropriées pour préserver lintégrité du discours source et garantir la compréhension du discours cible. Faire face à ces défis ne se limite pas seulement à la maîtrise des langues employées mais s'étend aussi à la compréhension du contexte socioculturel d'usage de celles-ci. Pour accomplir efficacement leur travail, les traducteurs doivent donc avoir à la fois des compétences linguistiques, communicatives et socio-culturelles qui concourent à la génération du sens. Pour analyser les défis traductionnels de lalternance des langues au Rwanda, cet article examine des données collectées auprès des étudiants en traduction et interprétariat du premier cycle duniversité et auprès des traducteurs.
Mots-clés : alternance des langues, traduction, défi, culture, communication
Abstract
In linguistics, codeswitching refers to the alternation between two or more languages within one conversation. Although codeswitching is an effective communication tool, it presents many challenges for translators, among others the lack of linguistic and cultural equivalences. The management of codeswitching in translation poses questions about the appropriate strategies to preserve the integrity of the original discourse and ensure comprehension in the target discourse. Addressing the challenges of codeswitching does not only require the mastery of the involved languages but also it requires the understanding of sociocultural context in which languages are used. For translators to effectively perform their work, they must therefore possess at same time the linguistic, communicative and sociocultural competences that contribute to meaning generation. To analyse the translational challenges of codeswitching in Rwanda, this paper examines the data collected from the undergraduate students in the programme of translation and interpretation as well as the translators.
Keywords : codeswitching, translation, challenge, culture, communication
Introduction'
Le recensement de l'Institut National de Statistiques au Rwanda - National Institute of Statistics of Rwanda - (NISR, 2022) indique que le kinyarwanda, la langue nationale du Rwanda, est parlée par plus de 99,7 % des Rwandais. Il est l'une des quatre langues officielles du pays, avec l'anglais, le français et le swahili. Ntakirutimana (2014 : 155) souligne que la cohabitation des langues au Rwanda est aussi complexe que la politique linguistique elle-méme, car, explique-t-il, elle reflete des dynamiques de pouvoir et de légitimité. Ce multilinguisme mal géré entraine donc de nombreuses personnes a avoir recours fréquemment à l'alternance des langues (codeswitching) dans un même discours.
Valternance des langues peut être utile pour exprimer des nuances culturelles et sociales, mais il devient un obstacle pour les traducteurs qui doivent jongler avec différentes langues et contextes. Cela complique la tâche quand ces derniers ne maîtrisent pas les langues impliquées. Pour Kim (2006 : 48), l'alternance codique (codeswitching) n'est pas simplement un passage d'une langue à l'autre, il est souvent le résultat de décisions conscientes motivées par des rôles des participants et des facteurs situationnels. De plus, il arrive que cette alternance de langues engendre des ambiguïtés et malentendus, surtout lors de la traduction de concepts sociaux et culturels. En effet, certains éléments du discours n'ont pas d'équivalents dans la langue cible, ce qui pousse quelquefois les traducteurs à modifier le contenu du message original pour l'adapter au contexte (Kolehmainen, Skaffari, 2016 : 129). Van der Walt et a/ (2001 : 173) écrivent que l'alternance des langues est influencée par les raisons sociales et qu'il rencontre les contraintes de structure. Cela veut dire que la gestion de cette alternance nécessite non seulement des compétences linguistiques, mais aussi une compréhension des dynamiques culturelles, politiques et sociales.
La traduction des discours codeswitchés souleve donc la question de la préservation de l impact social et culturel du discours, tout en garantissant la clarté et la compréhension pour l'audience. Valternance des langues, convient-il d'y insister, n'est pas qu'une alternance de code linguistique, c'est également un moyen d'exprimer l'identité sociale, de marquer des changements de tonalité et d'établir des relations interpersonnelles. Auer (2005 : 404) soutient que l'usage de l'alternance des langues peut renforcer des significations et des éléments plus larges comme identification des personnes. De plus, Munyazikwiye (2003 : 53) montre que les autorités peuvent pratiquer l'alternance des langues pour critiquer, exprimer leur pouvoir ou affirmer leur supériorité.
Ainsi se pose la question de savoir comment les traducteurs peuvent préserver le sens du discours qui a recours à l'alternance de langues, notamment en raison de la multiplicité des messages et de l'impact social et politique que ce discours véhicule. Cette problématique soulève des interrogations sur les stratégies de traduction à adopter et sur les effets potentiels de l'alternance des langues dans la transmission des messages. En explorant ces enjeux, cette recherche vise à comprendre les défis spécifiques rencontrés par les traducteurs dans un contexte multilingue comme celui du Rwanda, où l'alternance des langues est couramment pratiquée et permet d'exprimer des nuances culturelles et sociales.
1. Éléments théoriques
Le codeswitching désigne le passage d'une langue à une autre dans une conversation, un discours. Ce phénomène est courant dans les contextes multilingues. || constitue un défi à la traductibilité car il véhicule des nuances sociales et culturelles difficiles à préserver. Même quand la pureté linguistique est scrupuleusement respectée et certains éléments comme les expressions idiomatiques n'ont pas d'équivalents directs en traduction. On comprend alors toute l'ambiguïté qu'il y a, quand on doit traduire un passage comprenant des cas d'alternance codique. C'est ce que soulignent Couto et al (2014 : 113) qui précisent que le codeswitching va de pair avec des facteurs sociolinguistiques qui opèrent simultanément. Le traducteur doit alors adopter des stratégies pour préserver le sens du discours tout en assurant la compréhension au public cible. Un autre défi réside dans la gestion des effets stylistiques et pragmatiques liés à l'alternance des langues. Ahmed (2018 : 5) explique que la traduction des textes contenant de l'alternance de langues n'est pas une tâche facile car elle exige que le traducteur jongle avec plusieurs paramètres. Le traducteur doit parfois recourir à une traduction adaptée, utilisant des équivalents culturels ou des explications.
Face à ces défis, les traducteurs adoptent diverses stratégies. Lune consiste à préserver certains éléments clés de l'alternance de langues, notamment ceux qui véhiculent une identité culturelle ou une signification particulière pour équilibrer entre fidélité au texte source et lisibilité pour le public cible. Cette tâche est particulièrement complexe dans des situations multilingues comme celle du Rwanda, où le traducteur doit travailler avec plusieurs langues et cultures tout en prenant en compte les dynamiques sociales et politiques. Bien que l'alternance de langues permette au locuteur de s'adresser à divers groupes socioculturels, il n'empêche qu'il représente un défi supplémentaire pour les traducteurs, ceux-ci devant prendre en considération des aspects linguistiques, communicationnels, sociaux et culturels, à la fois. C'est ce que rappelle Poplack (1980 : 600) qui avance que certains éléments de l'alternance sont utilisés pour exprimer des notions difficiles à traduire avec précision, ce qui rend la traduction encore plus complexe. Ainsi, la traduction du discours codeswitché va au-delà du simple transfert linguistique. Elle devient un acte de médiation culturelle qui nécessite une adaptation de la part du traducteur afin de garantir la pertinence du message dans un autre contexte linguistique et culturel. Ce faisant, les traducteurs maintiennent l'intégralité du message transmis dans le discours de départ et surmontent les obstacles linguistiques et culturels liés à l'alternance codique.
2. Eléments méthodologiques
Pour analyser l'impact du discours codeswitchés sur la traduction, une méthodologie mixte, combinant approches qualitatives et quantitatives, a été adoptée. Cela permet d'examiner comment les traducteurs gèrent les défis liés à l'alternance des langues tout en maintenant la fidélité, l'inclusivité et la compréhension du public cible. La méthodologie mixte permet aussi de contrebalancer les données pour une analyse approfondie et une vision globale des pratiques de traduction dans ce contexte (Byrne, Humble, 2007 : 1). Les données quantitatives permettent d'identifier des tendances, des fréquences et des corrélations liées à l'utilisation de l'alternance des langues et les stratégies de traduction employées par les participants. Les données qualitatives se concentrent sur l'expérience des traducteurs, leurs perceptions des défis de cette pratique, ainsi que les stratégies qu'ils mettent en œuvre pour surmonter ces obstacles.
2.1. Population et échantillon
La population de cette étude est constituée par des étudiants en deuxième année du premier cycle en Traduction et Interprétation à l'Université du Rwanda, ainsi que des traducteurs". L'échantillon se compose de 48 participants : 24 étudiants et 24 traducteurs rwandais qui travaillent à Kigali, la capitale du Rwanda. Cet échantillon permet de recueillir une diversité de points de vue, reflétant les différents niveaux d'expérience et de formation.
2.2. Instruments de collecte de données
Pour obtenir les données sur la fréquence de Valternance des langues dans les discours en kinyarwanda, l'étude s'est basée sur un corpus de neuf documents dont quatre officiels, quatre commerciaux et quatre informels. Pour la collecte des données quantitatives, un questionnaire a été élaboré à cet effet. Il contient des questions ouvertes et fermées ce qui a permis de collecter des données à la fois rigoureuses et flexibles liées aux défis rencontrés par les traducteurs et aux stratégies qu'ils utilisent pour préserver au maximum le sens du message du texte source. Les données collectées ont été ensuite analysées statistiquement pour dégager des tendances et des corrélations. Quant a la collecte des données qualitatives, un guide d'entretien semi-structuré a permis d'explorer de manière approfondie les perceptions et expériences des traducteurs de l'impact de Valternance des langues sur la traduction. Les entretiens se sont concentrés sur la traductibilité des ambiguités culturelles et sociales liées a l'alternance des langues, les défis spécifiques rencontrés par les traducteurs ainsi que les stratégies adoptées pour les surmonter. En outre, le guide d'entretien a permis de mieux comprendre comment les traducteurs abordent les nuances sociales et culturelles dues à l'alternance des langues, et comment ces éléments influencent le choix du traducteur.
2.3. Analyse des données
Les analyses qualitatives et quantitatives ont été combinées pour offrir une vision globale des défis rencontrés par les traducteurs dans le contexte de l'alternance des langues. Cette approche a permis d'identifier les stratégies courantes et de mieux comprendre les facteurs qui influencent les choix de traduction. Comme le souligne Baker (2006 : 56), « une analyse croisée permet de révéler des insights précieux en combinant différentes méthodologies, ce qui enrichit la compréhension des choix des traducteurs ». L'analyse quantitative, basée sur le questionnaire, a révélé les tendances et corrélations concernant les défis de lalternance codique. L'analyse qualitative, quant a elle, a exploré les thèmes émergeants des entretiens, mettant en évidence les motifs récurrents et les perceptions des traducteurs face à cette alternance. Elle a approfondi la compréhension des ambiguïtés culturelles et sociales qui y sont liées, ainsi que leur influence sur les choix dans la traduction, enrichissant ainsi la réflexion sur les enjeux identitaires et culturels non perceptibles à la surface.
3. Résultats et discussions
Cette section est subdivisée en trois sous-sections : la première examine les données issues du dépouillement du corpus, la deuxième traite les données obtenues à l'aide du questionnaire et enfin la troisième analyse les données du guide d'entretien.
3.1. Discussions des données issues du corpus
L'évaluation de la fréquence de l'alternance des langues dans les discours en kinyarwanda et l'examen de l'influence des langues officielles au Rwanda sur les discours en kinyarwanda se basent sur neuf documents groupés en trois catégories : trois documents officiels, trois documents commerciaux et trois documents informels. L'examen de ces documents donne des résultats résumés dans le tableau ci-après :
Sur l'ensemble de 1143 mots étudiés dans ces neuf documents en kinyarwanda, 1019 mots (89,1%) sont en kinyarwanda. Mais la forte présence du vocabulaire du kinyarwanda varie selon le domaine : dans les documents officiels, le kinyarwanda est de loin le plus utilisé : 93,1 % du nombre total des mots ; son vocabulaire est de l'ordre de 85 % dans les documents informels et atteint 76 % dans les documents commerciaux.
Dans ces neuf documents, l'anglais est la premiere langue codeswitchée : 106 mots, soit 9,2 %. Ceci est dÛ au fait qu'au Rwanda, l'anglais est le medium d'enseignement à tous les niveaux, alors que le français et le swahili sont seulement enseignés comme matières, et cela, à certains niveaux seulement et pendant très peu d'heures par semaine. On peut donc arguer que la plupart des documents du corpus prévoyait une audience qui a un certain niveau de connaissance en anglais. L'usage des mots de l'anglais est plus fréquent dans le domaine commercial (17,3 %). Deux raisons peuvent expliquer ce phénomène : la première est que les marchands vendent leurs produits aux clients qui sont capables de comprendre l'anglais. La deuxième est que quelques noms des marchandises sont déjà en anglais et les marchands les retiennent comme tels sans changer la langue d'origine. Le domaine informel contient de Valternance de langues à 13 %. L'analyse montre que l'anglais est moins utilisé dans les documents officiels (38 mots, 5,8 %). En effet, dans leurs discours, les officiels essayent de se faire comprendre au maximum en kinyarwanda.
Les passages en francais et en swahili sont les moins fréquents dans les discours en kinyarwanda qui recourent a l'alternance de langues. Dans le corpus, le vocabulaire du frangais couvre 0.9 % et celui du swahili 0.4 % du nombre total des mots étudiés. Cela s'explique par le poids négligeable de ces deux langues dans la sphere publique, médiatique et éducative au Rwanda.
Au bout du compte, le kinyarwanda, la langue nationale du Rwanda, reste dominante dans la communication entre les Rwandais. l'anglais est la langue étrangere la plus codeswitchée en kinyarwanda particulierement dans le domaine du commerce. Le francais et le swahili sont peu codeswitchés dans les discours en kinyarwanda. Les données du tableau laissent quand méme percevoir qu'un locuteur unilingue du kinyarwanda n'est pas pris en compte dans la rédaction de ces documents majoritairement conçus dans cette langue.
3.2. Discutions des résultats collectés à l'aide d'un questionnaire
Le questionnaire avait pour but de savoir combien de fois (souvent, parfois, jamais) l'étudiant et le traducteur membre de la population étudiée rencontrent, dans leur activité traduisante, un discours codeswitché. || était aussi question de connaître la nature des défis à signaler : préservation du sens, équivalence culturelle, correspondance terminologique, ...), difficultés liées au domaine du document et aux langues codeswitchées. Les résultats obtenus dans le dépouillement du questionnaire sont condensés dans les tableaux qui suivent.
D'une part, les résultats de ce tableau montrent que les étudiants et les traducteurs rencontrent souvent le discours codeswitché dans leur táche. 83,3 % (20/24) des étudiants contre 87,5 % (21/24) des traducteurs.
D'autre part, 12,5 % des étudiants (soit 3/24) contre 8,3 % (soit 2/24) des traducteurs disent qu'ils rencontrent ce phénomène parfois. Les traducteurs sont plus nombreux à affirmer qu'ils rencontrent souvent l'alternance de langues; ils sont très peu à affirmer qu'ils le rencontrent parfois. Par rapport aux étudiants, les traducteurs étant les plus exposés à la pratique, on peut affirmer qu'au Rwanda, l'alternance codique est très fréquente dans le discours en kinyarwanda. Dans ces deux groupes, ils sont en nombre égal à répondre qu'ils ne la rencontrent jamais : une personne sur 24 (soit 4,17 %) dans les deux cas. La conclusion qui s'en dégage est qu'il est très rare de rencontrer un texte en kinyarwanda qui n'y a pas recourt.
Les données indiquent que les étudiants et les traducteurs rencontrent des défis similaires lors de la traduction de discours codeswitchés. D'abord, 75 % des étudiants et 66,6 % des traducteurs soulignent quils ont des difficultés de préserver le sens et maintenir la fidélité du message. Ensuite, un méme pourcentage pour les deux groupes, 16,6 %, évoque le défi de compréhension des termes culturels codeswitchés. Enfin, absence de termes équivalents touche les traducteurs (16,6 %) et les étudiants (8,3 %). Ces résultats montrent que les problemes liés à l'adaptation culturelle et l'absence d'équivalents lexicaux touchent les deux catégories de la population étudiée. Dans l'ensemble, ce tableau montre que d'énormes défis sont à relever pour outiller les membres des deux groupes en compétence en communication interculturelle.
Le type de discours codeswitché qui génère le plus de pression chez les traducteurs pour maintenir un équilibre entre fidélité et adaptation au public cible varie entre les étudiants et les traducteurs. 83,3 % d'étudiants ressentent une pression plus forte pour le discours politique ; 12,5 % la ressentent pour le discours technique ou scientifique et 4,1 % sont gênés par le discours général et / ou informel. Chez les traducteurs, 66,6 % estiment que le discours politique est une source majeure de pression ; 33,3 % ressentent une pression pour le discours technique ou scientifique. Chez les traducteurs, traduire un discours public et informel codeswitché ne semble pas poser de défis. Ces données indiquent que le discours politique et le discours technique ou scientifique représentent un défiplus marqué tandis que le discours général et / ou informel codeswitché se traduit plus aisément.
Ce tableau montre que 83,3 % des étudiants et 75 % des traducteurs éprouvent des difficultés à traduire les discours en kinyarwanda comprenant des passages codeswitchés en français. 8,3 % des étudiants et 16,6 % des traducteurs trouvent difficile la traduction des passages en anglais qui s'introduisent dans le discours en kinyarwanda. 8,3 % des répondants dans chacun des deux groupes considèrent qu'il est difficile de traduire les passages en swahili auxquels a recours un locuteur dans un discours en kinyarwanda. Tout bien considéré, l'échantillon de la population étudiée se sent à l'aise quand il a affaire à des cas d'alternance impliquant l'anglais et le swahili dans le discours en kinyarwanda. Cas contraire quand il doit traiter les passages en français. Sans nul doute, la majorité de la population étudiée ne maÎtrise pas cette langue.
Les étudiants sont plus nombreux (20/24, soit 83,3 %) à avoir des difficultés liées à l'absence d'équivalences culturelles ou linguistiques, ce qui souligne un manque d'expérience dans le traitement des nuances culturelles et la gestion du relativisme linguistique. Les étudiants adoptent des stratégies créatives comme l'adaptation culturelle ou l'explication des termes pour surmonter ces défis. En revanche, 50 % des traducteurs signalent la fréquence de ces difficultés, mais leur expérience contribue à mieux les gérer, puisque 33,3 % optent pour des équivalents proches pour préserver le sens. En conclusion, l'absence d'équivalences terme à terme reste un défimajeur pour les deux groupes mais les traducteurs semblent mieux équipés pour affronter ce type de difficultés.
Pour gérer l'authenticité des passages codeswitchés dans un discours marqué par une forte identité, l'adaptation de ces passages en fonction des spécificités culturelles et politiques est couramment utilisée. En effet, 91,6 % des étudiants et 88,3 % des traducteurs préfèrent l'adaptation de ces passages en fonction des spécificités culturelles et politiques du contexte cible. Cependant, 4,1 % des étudiants choisissent de conserver ses passages tels qu'ils sont ou de les expliquer afin de préserver leur sens original. De plus, 4,1 % optent pour neutraliser ces passages, cherchant ainsi à éviter toute ambiguïté. Du côté des traducteurs, 16,6 % conservent des passages tels qu'ils apparaissent dans le discours source mais aucun traducteur ne neutralise ces passages.
Les deux groupes utilisent une approche similaire dans la traduction du discours en kinyarwanda codeswitché : 83,3 % des étudiants et 91,6 % des traducteurs privilégient la fidélité à l'original. Les deux groupes utilisent de manière très différente la traduction littérale : 20,8 % des étudiants contre 4 % des traducteurs. Cette différence reflète l'expérience des traducteurs qui restent fidèles au sens global au lieu de se fier à la forme du document source. Dans les deux groupes, très peu de répondants disent qu'il n'y a pas de différence entre la traduction du discours en kinyarwanda codeswitché et non codeswitché. De ce tableau, on peut conclure que les étudiants et les traducteurs ont conscience des stratégies à prendre pour rester fidèle quand on doit traduire du kinyarwanda, un discours codeswitché.
Les méthodes employées pour gérer l'alternance des langues en traduction varient entre étudiants et traducteurs. 87,5 % des étudiants privilégient l'adaptation culturelle, tandis que 12,5 % optent pour une traduction littérale. Aucun étudiant ne conserve la structure originale. Au contraire, 91,6 % des traducteurs choisissent l'adaptation culturelle. Aucun traducteur ne pratique la traduction littérale alors que 8,3 % conservent la structure originale. Ces résultats montrent que les traducteurs et les étudiants privilégient une adaptation culturelle du texte.
Différentes approches sont utilisées pour maintenir l'intégrité sémantique du passage codeswitché. Parmi les étudiants, 58,3 % adaptent la structure syntaxique, 8,3 % optent pour la traduction littéraire et 33,3 % utilisent des notes de bas de page. Chez les traducteurs, 87,5 % privilégient l'adaptation de la structure de la phrase, 4,1 % traduisent littéralement et 8,3 % utilisent des notes de bas de page pour clarifier les termes spécifiques. Bref, bien que les étudiants et les traducteurs recourent à l'adaptation de la structure syntaxique, les étudiants privilégient davantage l'explication des termes par des notes infrapaginales, contrairement aux traducteurs.
La majorité des répondants trouve que le discours codeswitché est généralement compréhensible. En effet, 62,5 % des étudiants et 66,6 % des traducteurs affirment comprendre souvent le discours codeswitché. Cependant, six étudiants (25 %) et 8 traducteurs (33,3 %) indiquent que la compréhension ne se fait que parfois, ce qui suggère qu'ils rencontrent quelques difficultés dans certains contextes. En comparaison, seulement 12,5 % des étudiants et aucun traducteur ne déclarent ne jamais comprendre ce type de discours. Sur ce point, les traducteurs semblent mieux maÎtriser cette forme de communication. Globalement, bien que les deux groupes aient une bonne compréhension du discours codeswitché, les traducteurs sont plus à l'aise avec ce phénomène.
Les données montrent que les étudiants et les traducteurs utilisent des stratégies similaires pour gérer le discours codeswitché tout en préservant la fidélité du message. La différence réside uniquement dans la fréquence et l'expérience pratique, les traducteurs étant plus expérimentés. La similarité des stratégies de traduction se manifeste comme suit : 50 % des étudiants et des traducteurs indiquent qu'ils maintiennent l'alternance des langues en y ajoutant des explications. Concernant son utilisation en fonction du contexte culturel, 33,3 % des deux groupes l'adoptent. Enfin, 16,6 % des participants choisissent d'autres stratégies pour préserver le sens du discours. Ces résultats révèlent que les deux groupes adoptent des stratégies comparables afin d'assurer la fidélité dans la traduction du discours codeswitché avec une préférence marquée pour l'alternance explicative et l'adaptation au contexte culturel.
3.3. Discussions des résultats collectés a l'aide du guide d'entretien
Les résultats montrent que les étudiants n'aiment pas traduire des textes codeswitchés. Pour eux, l'alternance entre différentes langues véhicule des nuances sociales et culturelles qui rendent difficile l'activité traduisante. Cette difficulté est partagée par les deux groupes : ils considèrent l'absence d'équivalents culturels et sociaux dans la langue cible comme un obstacle majeur. En plus, le facteur temps est également un défi majeur : les traducteurs et étudiants convergent à affirmer que la gestion des passages codeswitchés exige beaucoup de temps pour trouver des stratégies et des solutions adaptées. Ce processus devient plus complexe lorsque les délais impartis à la traduction sont serrés. Face à ces défis, les traducteurs et les étudiants adoptent diverses stratégies pour gérer le discours codeswitché. Beaucoup d'entre eux recourent aux notes de bas de page pour expliquer les passages codeswitchés et ainsi préserver la clarté et respecter l'intention du discours original. Quelques-uns préfèrent la conservation des passages codeswitchés sans explication ou optent pour une traduction littérale. Tout bien considéré, le codeswitching constitue un défi pour les traducteurs et les étudiants faute de terminologies adéquates alors que les délais impartis à la tache sont fortement contraignants.
Conclusion
Cette étude explore l'impact de l'alternance des langues sur la traduction. Elle part d'abord des données collectées dans un corpus de neuf textes en kinyarwanda choisis pour leurs passages codeswitchés, puisant dans les autres langues officielles du Rwanda : l'anglais, le français et le swahili. L'étude se penche ensuite sur la cueillette des données sur le jugement et la perception de l'alternance des langues par les traducteurs et les étudiants du premier cycle en traduction et interprétariat de l'Université du Rwanda.
Les résultats montrent que, contrairement aux étudiants qui ont des difficultés à en découdre avec l'alternance des langues, les traducteurs, plus expérimentés et plus aguerris, gèrent avec plus de facilités ce genre de discours. Mais les deux groupes éprouvent des difficultés a traduire des passages en francais codeswitchés dans un discours en kinyarwanda.
Les stratégies qu'ils adoptent dans la gestion de l'alternance des langues sont similaires : l'adaptation culturelle accompagnée des notes de bas de page. Les deux groupes gardent à l'esprit le souci de préserver le sens original des éléments codeswitchés et d'aider le récepteur du discours cible à comprendre le contexte et le sens du discours produit. Ces approches témoignent de leurs capacités à jongler entre fidélité au texte et adaptation aux attentes du public cible. Cependant, bien qu'à des degrés différents, les deux groupes de traducteurs ne parviennent pas à surmonter efficacement les défis liés à l'absence d'équivalences culturelles et linguistiques dans la langue cible.
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References
Bibliographie
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