Résumé
Cet article se propose d'analyser le style de la premiere traduction en français - voire en langue moderne - des Éthiopiques d'Héliodore, réalisée par Jacques Amyot. Notre attention se concentre sur l'une des scenes les plus representatives de ce roman grec : l'ordalie de Chariclée, la jeune héro'i'ne de l'histoire. Nous analyserons le style traductologique d'Amyot en relation avec le texte original, mais aussi a la lumiere des réflexions programmatiques formulées par le traducteur dans le prologue de son ouvrage.
Mots-clés : littérature grecque, littérature française, traduction des textes classiques, tradition classique
Resumen
Este artículo analiza la primera traducción francesa - la primera, de hecho, en una lengua moderna - de las Etiópicas de Heliodoro realizada por Jacques Amyot. Nuestra atención se concentra en una de las escenas más representativas de esta novela griega: la ordalia de Cariclea, la joven protagonista de la historia. El estilo traductológico de Amyot será examinado en relación con el texto original y también con sus declaraciones programáticas que aparecen en el prólogo de su obra.
Palabras clave: literatura griega, literatura francesa, traducción de textos clásicos, tradición clásica
Abstract
This article analyzes the translation of the first French translation - actually the first one in a modern language - of Heliodorus' Aethiopica by Jacques Amyot. Our attention focuses on one of the most significant scenes of this Greek novel: the ordeal of Chariclea, the young heroine of the story. The traductological style of Amyot will be examined regarding the original text and also his own programmatic purposes manifested in the prologue of his translation.
Keywords: Greek Literature, French literature, translation of classical texts, classical tradition
Introduction
La premiere edition des Ethiopiques connaît un début aussi romanesque que celui de l'œuvre elle-meme (Pomer, 2015 : 42-43). Tout commence en effet au XVIe siecle, avec les incursions turques menees en Hongrie. En 1526, les armées de Soliman le Magnifique prirent la ville de Buda. Profitant du chaos, un mercenaire allemand s'empara d'un manuscrit de la bibliotheque royale de Hongrie qui avait attiré son attention par son aspect soigné et ses somptueuses finitions. Une fois en Allemagne, le manuscrit tomba entre les mains de l'humaniste Vizenz Heidecker, aussi éditeur de textes et poete en langue latine. Peu de temps apres, en 1534, la premiere édition imprimée du texte vit le jour dans l'imprimerie de Johan Herbst (Johannes Oporinus).
C'est seulement une poignée d'années plus tard, en 1548, que parut la traduction de Jacques Amyot, a laquelle nous allons consacrer cette étude. A l'époque, selon Hägg, le genre romanesque - du moins, tel qu'on l'entendait dans l'Antiquité et la littérature byzantine, en tant qu'héritier des modeles classiques de tradition hellénistique - entrait dans un certain renouveau, initié par une série de traductions de romans érotiques grecs (Létoublon, 1993 : 41-42). Ces traductions ont d'ailleurs inspiré les histoires, les motifs et les personnages des romans des différentes littératures européennes au cours des siecles suivants (Hägg, 1983 : 192-193). Dans la littérature espagnole, l'influence du roman grec fut particulierement notable dans l'œuvre de Cervantes, comme on le voit dans le Quichotte et Les Travaux de Persille et Sigismonde (Schevill, 1907 : 677-704 ; Hägg, 1983 : 201-205 ; Brioso, Brioso, 2002 : 77-95). En France, Amyot entretint des liens avec les auteurs de la Pléiade - parfois tres étroits, comme c'est le cas avec Pontus de Tyard et Pierre de Ronsard lui-meme (Aulotte, 1966 : 63-73) - mais ses traductions romanesques influencerent également de grands écrivains comme le dramaturge Racine (Tüchert, 1889 ; Hägg, 1983 : 205-210).
La renaissance du roman ou, plus exactement, des canons romanesques de tradition hellénistique que releve Hägg, annonce également la récupération d'un nouveau modele romanesque face a celui du roman de chevalerie qui régnait alors. Amyot le suggere implicitement dans le prologue des Ethiopiques (Cave, 1999 : 133-134) et cela paraît clairement dans le Quichotte. Le rôle important que joua Amyot dans le devenir de la littérature européenne de l'époque montre bien la portée de sa traduction en un temps ou le passage du grec en langue vernaculaire permettait d'atteindre un public plus large1. Au cours du Haut Moyen Âge en occident, le grec n'était en effet étudié qu'au sein de petits cercles de lettrés2. Avec l'impulsion entraínée par la création des premieres universités vers la fin du Xle siecle, consolidée aux Xlle et Xiiie siecles, l'apprentissage et la diffusion du grec se maintint jusqu'a la Renaissance. Ainsi, au XVle siecle, a l'époque ou paraît la traduction d'Amyot, l'enseignement de cette langue occupait une place importante dans les universités européennes, notamment en Espagne (Redondo, 2013 : 14-15). Dans ce contexte, marqué par un intéret croissant pour la langue et la littérature grecques, il n'est pas surprenant que les traductions de textes grecs aient commencé a etre en vogue. Elles ont été également soutenues par l'émergence de la littérature en langue vernaculaire - et l'invention de l'imprimerie, qui a facilité l'édition de nouveaux livres.
1. Jacques Amyot, un évéque traducteur
Comme nous l'avons déja signalé, Jacques Amyot fournit la premiere traduction des Ethiopiques d'Héliodore en langue vernaculaire - en l'occurrence, le français. Son travail représente un véritable tournant dans l'évolution du genre romanesque. Pour entendre la grandeur du personnage, il est cependant nécessaire de connaître quelques éléments de sa vie et de sa carriere prolifique en tant que traducteur et homme de lettres3.
Né en 1513 a Melun, Jacques Amyot étudie au College de Navarre a Paris. Il y apprend le grec aupres de Pierre Danes, premier professeur de grec du College de France, fondé par le roi François Ier en 1530. Le jeune Amyot poursuit ses études en langue et littérature grecques a l'université de Bourges, alors imprégnée de l'humanisme qui s'épanouit a travers l'Europe. Il y devient docteur en droit civil.
Peu de temps apres, il est nommé professeur de grec et de latin au sein de cette meme université et obtient une chaire entre 1542 et 1552. C'est a cette époque qu'il publie sa traduction des Ethiopiques et qu'il entretient également d'importantes relations avec la cour de François Ier, conciliant ainsi vie académique et vie sacerdotale. Apres son passage par l'université et une fois acquise la reconnaissance totale de la cour royale, il se rend en Italie pour intégrer les grands cercles d'hellénistes et de professeurs venus de Grece. Il gagne également le Vatican pour étudier les manuscrits des Vies de Plutarque avec pour objectif la publication d'une traduction complete de ces biographies (il avait déja traduit celle de Démétrius en 1542). En 1559, il publie donc les Vies paralleles des hommes illustres grecs et romains comparées l'une avec l'autre par Plutarque de Cheronée, qu'il dédie au roi Henri II (Sturel, 1909 : 3). Ce dernier est également le dédicataire de sa traduction de Diodore de Sicile, publiée cinq ans auparavant (1554) et réalisée durant son séjour en Italie, comme le suggere l'emploi de termes italiens dans le texte français (De Blignieres, 1851 : 152-155). Revenons cependant aux Vies paralleles qui, pendant des siecles, ont bien souvent été considérées comme la simple version française de la traduction italienne publiée en Aquilée en 1482. C'est Pierre de Bourdeille, dit Brantôme, écrivain et soldat français ayant vécu au tournant des XVIe et XVIIe siecles, qui le premier émet cette hypothese. Les historiens français des XVIIIe et XIXe siecles seront cependant d'opinion contraire : pour eux, Amyot a directement réalisé sa traduction a partir du texte grec4. En cette meme année 1559, une nouvelle édition des Ethiopiques voit également le jour, ainsi que la traduction d'un roman grec de Longus de Lesbos, l'histoire de Daphnis et Chloé.
Les années suivantes, Jacques Amyot occupe différentes fonctions politiques et ecclésiastiques prestigieuses, jusqu'a etre nommé éveque d'Auxerre par le Pape en 1570. Dans cette ville, ou il demeurera jusqu'a sa mort, Amyot connaît tout d'abord des années sans trouble : il couple ses fonctions d'éveque d'Auxerre avec différentes charges a la cour d'Henri III, et en 1572, il publie la premiere version complete en France des Œuvres morales de Plutarque (Aulotte, 1965), complétant ainsi la traduction française de l'opera omnia de l'auteur de Chéronée (Morales, 2000 : 267). Jugeant cet apport a la littérature française considérable, De Blignieres (1851 : 28) estime qu'« Amyot seul [a] fait de Plutarque un des nôtres ».
La fin du XVIe siecle représente cependant une période agitée dans l'histoire, avec le passage de la dynastie des Valois a celle des Bourbon et l'assassinat d'Henri III par le moine Jacques Clément. Ces troubles trouvent une répercussion dans la vie de Jacques Amyot, qui tombe en disgrace dans les dernieres années de sa vie. Dans le contexte des guerres de religion entre catholiques et protestants, le traducteur est en effet melé a différentes polémiques aux côtés d'Henri III, opposé a la Sainte Ligue Catholique du Duc de Guise, fondamentaliste catholique. En 1589, l'éveque se voit excommunié par les prélats de la faculté de théologie de l'université de Paris. S'il est absous une année plus tard, son retour a Auxerre est difficile et il sera confronté a différentes rébellions entre ses pretres jusqu'a sa mort en 1593.
2. Jacques Amyot, traducteur des Ethiopiques
Evoquant la traduction en France, Berman affirme que cette derniere « est [...] a la Renaissance, l'horizon de toute écriture » (Berman, 1988 : 23-40). Dans cette étude, nous nous intéresserons bien a Jacques Amyot en tant que premier traducteur en langue vernaculaire des Ethiopiques d'Héliodore. Comme nous l'avons déja signalé, sa premiere traduction du grec au français est La Vie de Démétrius de Plutarque, publiée en 1542 et précédant de cinq ans la traduction du roman d'Héliodore. Les Ethiopiques relatent les aventures amoureuses de Théagene et Chariclée et représentent la derniere piece d'un ensemble de cinq grands romans d'amour que l'on doit a Chariton d'Aphrodise, Xénophon d'Ephese, Longus de Lesbos et Achille Tatius5. On situe généralement l'œuvre au carrefour entre le iiie siecle et le ive siecle (Crespo, 1979 : 12-21) : en effet, comme le remarque Ruiz Montero, le culte du soleil, qui paraît dans le texte, connaît une large diffusion a cette époque.
Tous ces romans présentent une série de points communs que recense Söder dans la monographie qu'il leur a consacrée au début du XXe siecle : on peut ainsi relever le motif du voyage, l'arétalogie, la dimension tendancieuse ou encore la composante érotique (Söder, 1932 : 181). Toutefois, comme l'a montré Ruiz Montero (1988) en appliquant aux textes les analyses de Vladimir Propp sur les contes populaires, la structure des romans varie suivant la narration. De ce point de vue, l'œuvre d'Héliodore, qui imite consciencieusement l'Odyssée d'Homere (Plazenet, 2008 : 78-80), differe des autres textes par son début in medias res (Ruiz Montero, 2006 : 53-54). Si l'auteur des Ethiopiques recourt au motif du voyage, tres populaire dans le roman antique, il se distingue des autres romanciers de l'époque par le motif du vogtoç - a savoir le retour du héros dans sa patrie (Konstan, 2004-2005 : 185-192) - qu'on retrouve dans le poeme homérique.
Quand il traduit ce roman, Jacques Amyot est encore professeur de latin et de grec a l'université de Bourges. C'est plus tard qu'il voyage en Italie et entre en relation avec les hellénistes italiens et grecs (De Blignieres, 1851 : 114). L'ouvrage est publié a Paris en 15486 avec pour titre : L'histoire aethiopique de Heliodorus, contenant dix livres, traitant des loyales et pudiques amours de Theagenes Thessalien et de Chariclea Aethiopienne. Nouvellement traduite de Grec en Françoys7. Des le titre, nous pouvons donc constater qu'Amyot insiste sur la dimension pudique et loyale de l'amour entre Théagene et Chariclée : d'apres García Gual (1991 : 67), cette caractérisation rapproche les héros du roman des martyrs chrétiens et a permis que leur relation soit tolérée dans le contexte catholique de la parution des Ethiopiques, marqué par les guerres de religion en toile de fond.
Au début de son proesme, le traducteur avertit ses lecteurs du danger que représente la lecture des ouvrages « fabuleux » pour qui l'aborde sans sa faculté de jugement (Plazenet, 2008 : 157). Conscient de la thématique amoureuse et des scenes susceptibles de choquer la morale de son temps, il défend ensuite l'adéquation de l'œuvre aux préceptes chrétiens et expose son originalité en insistant précisément sur son début in medias res et la maniere dont ce dernier peut captiver le lecteur.
Ce que j'espere que l'on pourra aucunement trouver en ceste fabuleuse histoire des amours de Chariclea, et de Theagenes, en laquelle, oultre l'ingenieuse fiction, il y a en quelques lieux de beaux discours tirez de la Philosophie Naturelle, et Morale : force dictz notables, et propos sentencieux : plusieurs belles harengues, ou l'artifice d'eloquence est tres bien employé, et partout les passions humaines paintes au vif, avecques si grande honesteté, que l'on n'en sçauroit tirer occasion, ou exemple de mal faire. Pour ce que de toutes affe[iij] ctions illicites, et mauvaises, il a fait l'yssue malheureuse : et au contraire des bonnes, et honnestes, la fin desirable et hereuse. Mais surtout la disposition en est singuliere : car il commence au mylieu de son histoire, comme font les Poetes Heroiques. Ce qui cause de prime face un grand esbahissement aux lecteurs, et leur engendre un passionné desir d'entendre le commencement : et toutesfois il les tire si bien par l'ingenieuse liaison de son conte, que l'on n'est point resolu de ce que l'on trouve tout au commencement du premier livre jusques á ce que l'on ait leu la fin du cinquiesme.
Pour Amyot, outre les enseignements de philosophie naturelle et morale, le trait le plus distinctif des Ethiopiques d'Héliodore est sa fiction ingénieuse. Il souligne néanmoins deux autres aspects liés a des caractéristiques propres au roman grec : les citations et sentences (« dictz notables, et propos sentencieux ») et les beaux discours (« belles harengues ») sans aucune maladresse. Dans le premier cas (« dictz notables, et propos sentencieux »), nous semble-t-il, Amyot se réfere aux phrases extraites de l'œuvre meme, mais également aux citations des auteurs antiques que l'on trouve généralement dans ce type de textes, ou sont insérés des vers issus des poemes homériques ou d'autres œuvres pour le plaisir du lecteur8. Les vastes connaissances d'Amyot en grec lui ont permis de détecter, comme l'aurait fait un lecteur de l'époque tardo-impériale, les sentences et citations dont il est ici question. Quant aux beaux discours, ils représentent une autre caractéristique majeure du texte d'Héliodore. C'est précisément dans ces derniers que transparaît le fort caractere rhétorique du texte.
L'une de ces « harengues » paraît dans la scene que nous allons analyser, a savoir l'ordalie de Chariclée, sans aucun doute un des moments clés de la trame narrative des Ethiopiques. Tout commence dans la ville de Memphis, quand Arsacé, épouse du satrape Oroondate, décide de faire sien Théagene. Ce dernier est emprisonné et toujours fidele a Chariclée, si bien que la vieille Cybele, sous l'impulsion d'Arsacé, tente de forcer son amour en essayant d'empoisonner Chariclée. Cependant, c'est Cybele elle-meme qui se tue par erreur et, apres qu'Arsacé a ouvertement accusé Chariclée, cette derniere, face a cette situation désespérée, préfere mourir. C'est alors la scene de l'ordalie.
L'ordalie est une épreuve a laquelle se soumet un individu pour que paraisse de maniere naturelle son innocence ou sa culpabilité (Nagy, 2011). Le feu, l'eau bouillante (ou il s'agit de plonger la main), la marche sur les braises ou encore le combat singulier a mort font partie des périls affrontés. L'intervention divine sauve l'individu et son innocence s'en trouve conséquemment prouvée. On trouve dans la littérature antique plusieurs scenes d'ordalie, aussi bien dans les textes hellénistiques - dont est extraite la scene qui nous occupe - que dans les textes chrétiens. Comme le souligne Gracia, dans la majorité des cas, ce sont les femmes qui subissent l'épreuve en question et se soumettent ainsi au jugement divin. L'ordalie reste un procédé judiciaire usité jusqu'aux invasions des peuples barbares au Moyen Âge (Gracia, 1991 : 95-115), et encore aujourd'hui, dans la péninsule ibérique, elle survit d'une certaine maniere dans des traditions liées a des festivités d'origine tres ancienne, comme a l'occasion de la Saint Jean (Fernández Nieto, 2005 : 585-618).
La scene de l'ordalie se distingue par son caractere dramatique et spectaculaire. Certains chercheurs ont voulu y voir une influence de la littérature martyrielle chrétienne et un renvoi évident a la position d'éveque que, selon certaines sources antiques, Héliodore a pu occuper. Cette association d'idées s'explique par la comparaison avec la scene du premier martyre de Thecle dans les Actes de Paul et Thecle, texte apocryphe du lle siecle dans lequel on trouve une scene similaire (bien que non identique)9, et avec la scene de reconnaissance qui paraît dans les deux récits10.
Nous allons quoiqu'il en soit analyser ce passage du roman d'Héliodore et la traduction qu'en propose Amyot. L'extrait s'ouvre sur l'arrivée des juges perses convoqués par Arsacé afin de fixer le supplice de Chariclée. Cette derniere confesse l'empoisonnement de Cybele - qu'elle n'a pourtant pas commis - et se trouve résolue a mourir pour en finir avec sa souffrance. Au début, les juges veulent lui infliger le châtiment le plus sévere de Perse11, mais pris de pitié, ils la condamnent finalement a mourir sur le bûcher. Apres avoir pris congé de Théagene, la jeune femme grimpe donc sur le bûcher allumé. Cependant, apres qu'elle a imploré l'aide du Soleil et d'autres divinités, les flammes ne la touchent pas. Sous les yeux ébahis de ['assistance, la jeune femme decide alors de descendre du bûcher pour ne pas offenser les dieux qu'elle avait supplies.
En general, la traduction d'Amyot s'éloigne des traductions verbum de verbo, suivant la pratique d'une bonne partie des humanistes de son temps12, et témoigne d' « une orientation vers la liberté du traducteur dans l'interprétation du sens par-dela des mots concrets » (Suso López, 1995 : 115). Å l'époque, les traducteurs recuperent les concepts de la traduction classique de Ciceron, d'Horace13 ou de Saint Jerôme, comme l'imitatio ou l'aemulatio. Au debut de son proesme, Amyot debat de la commodite de traduire le texte de maniere litterale ou d'embellir ce dernier afin de plaire au lecteur. Contrairement a ce qu'il affirme a la fin de ce meme texte - nous le montrerons d'ailleurs en etudiant le passage de l'ordalie - son travail, loin d'etre une simple traduction mot a mot, se presente comme une traduction fidele, marquee cependant par divers ajouts et ornements visant a conferer eloquence et elegance a la prose.
Et pour ce que les Libraires voulans reimprimer ma traduction ne pressoyentde leur bailler les susdictes corrections, il m'a semblé puisqu'elle estoit ja es mains des hommes, qu'il valoit mieux qu'elle y fust toute entiere et correcte, que defectueuse d'aucune chose. Ainsi leuray-je baillée reveüe, remplie et emendée, de sorte que qui aura l'original Grec entier et correct, s'il luy plaist prendre la peine de conferer ma traduction avec le Grec, trouvera que je n'y ay a mon advis rien adjousté ny omis. (Proēsme, 1559).
Amyot reflechit a sa traduction. Dans l'extrait ci-dessus, il fait allusion a certaines corrections et modifications operees dans le texte par rapport a la premiere edition. L'objectif est de produire une traduction encore plus proche du texte grec. En effet, il semble defier le lecteur potentiel de son ouvrage en affirmant que celui-ci pourrait verifier la fidelite de la traduction "s'il luy plais[ait] prendre la peine de conferer [cette derniere] avec le Grec". Ces reflexions figurent deja a la fin de la preface de la premiere edition, dans laquelle Amyot se presente comme le premier traducteur des Éthiopiques d'Heliodore.
Mais ie n'ay point sceu qu'il aytt iamais esté traduit. Á raison dequoy, si d'auanture mon iugement m'a trompé en restituant par coniecture aucuns lieux corrompuz, & vicieusement imprimez, les equitables lecteurs m'en deuront plustost excuser : tant pource que ie n'ay peu recouurer diuersité d'exemplaires, pour les conferer, que pourautant que i' ay esté le premier qui l'ay traduit, sans estre du labeur d'aucun precedant aydé. D'vne chose me puis-ie bien vanter, que ie ne pense y auoir rien omis, ny aiousté, ainsi comme les lecteurs le pourront trouuer, s'il leur plaist prendre la peine de le conferer.» (Fin du proēsme d'Amyot de l'edition de 1548).
Ce qu'il y a de certain, nous le verrons, c'est qu'Amyot ne dit qu'a moitié la vérité a la fin de ses deux préfaces. Comme l'explique Berman (1988 : 37-38), cette époque est marquée par la prise de conscience de l'importance de l'auteur et de l'œuvre, mais également du traducteur : le mérite que s'attribue Amyot est donc en accord avec cette nouvelle conception de la tâche traductologique. La rigueur textuelle de cet avant-texte peut d'une certaine maniere rappeler celle des auteurs de paraphrases byzantines, qui garantissent dans leur prologue n'avoir rien ajouté par rapport a l'original (Zucker, 2011), surtout du point de vue de l'argument. La défense d'Amyot releve d'une convention rhétorique, mais effectivement, l'argument de l'œuvre ne se trouve pas modifié : la trame, les personnages et l'histoire demeurent inchangés. En outre, la traduction soignée des Ethiopiques observe tres souvent une stricte littéralité, et les quelques modifications notables ont pour objectif premier d'embellir le texte - ce que nous allons montrer a travers le passage de l'ordalie de Chariclée.
3. Aspects techniques du passage de l'ordalie de Chariclée (Hérodote, VIII, 9, 5-15)
Comme nous l'avons signalé quelques lignes plus haut, dans la majorité des cas, Amyot introduit de petites modifications dans le texte qui, tres souvent, allongent ce dernier. Il existe, selon nous, deux explications principales a ce phénomene, que nous détaillerons a travers une série d'exemples issus du passage : tout d'abord, l'embellissement du texte ; ensuite, le rappel succinct de détails concrets au lecteur. Le premier cas est le plus courant, alors que le second survient surtout pour rappeler la disposition des personnages dans la scene.
Des le début du passage, on peut observer un moment ou Amyot fait passer l'esthétique avant la rigueur de la traduction. Héliodore évoque alors les juges perses ayant le pouvoir (xqv ío%ov eíyov) de délibérer sur les affaires d'état (топ ßouLeneoBat ráep töv koivöv), de juger (SiKÓ^eiv) et de décider d'un châtiment (Ttpœpíaq opiÇetv). Au total, le texte grec est constitué de trois actions formulées par un infinitif final introduit par l'article en génitif - d'apres López Eire (1991 : 88-89), une variante du génitif de relation que l'on retrouve en attique (Th. 1, 4, 1) et dans la Kotvq - ce qu'Amyot résout en choisissant de donner une importance majeure au verbe ßouLeno), dont le complément dans le texte grec original s'opposerait en français a l'action exprimée par SiKå^æ . Ce dernier sera finalement utilisé en corrélation avec ópí^œ dans la partie finale, introduisant une inutile redondance sémantique avec les syntagmes « iudicature » et « rendre droit ». De plus, le syntagme prépositionnel ént Tqv Kpíoiv semble implicite dans cette partie finale, alors que dans le texte grec, il se trouve lié a l'action de convoquer les juges (параκаХеш).
A d'autres occasions, on assiste a la duplication d'un element, respectant globalement la disposition du texte original, comme lorsqu'Héliodore explique l'importance qu'avait Cybele, la vieille nourrice, aux yeux d'Arsacé. L'équivalence entre les deux adjectifs comparatifs se conserve a travers les deux propositions substantives introduites par « qui ». Cependant, le terme ewouoTépav se dédouble en deux substantifs : « amour » et « affection ».
toûç те SuvaoTÖç nepoœv o'i топ ßouXeueoOai ráep xœv Koivœv Kai SiKá^eiv те Kai Tipœpía^ opiÇeıv Tqv íoxpv eíxov éni Tqv Kpíotv eiç Tqv ¿⅜ napeKálei Sianépnouoa. (6) Kai qróvTœv eiç eœ Kai npoKaØqgévæ v KaTqyópei gev q ÄpoáKq Kai Tqv 9appaKeíav KaTqyyeHev ánavTa óę eíxev ánayyéHouoa Kai onvex8ç éniSaKpúouoa Tqv Øpeyagévqv Kai óę Tqv návTœv TipiœTépav Kai ewouoTépav ánoXéoeie, pâpTupaç tooç SiKaoTaç éniKaloupévq óę ^évqv ónoSe^apévq Kai nâoqç peTaSoñoa 9iXo9pooûvqç TOiañTa åvTinåØoi. (Hld. 8, 9, 5-6)
Le lendemain Arsacé envoya convoquer tous les seigneurs Persiens, qui avoient puissance de conseiller, tant es matieres d'estat, comme es affaires de judicature, pour rendre droit et punir chacun selon son demerite. Quand ilz furent venuz le matin, et assiz en leurs sieges, Arsacé accusa et chargea Chariclea de cest empoysonnement, et leur recita le fait tout au long en pleurant continuellment, et se plaignant qu'elle avoit perdu sa bonne nourrice, la creature de ce monde qui luy devoit estre plus chere, et qui plus luy portoit d'amour, et de bonne affection, appellant les Juges a tesmoings comme ayant receu en sa maison une esgarée estrangere, et luy ayant fait toute la desloyale luy avoit fait ce meschant et lasche tour. (91 [Plazenet, 2008 : 451])
Ce n'est pas la premiere fois qu'un tel phénomene survient dans ce passage. Ainsi, lorsqu'est évoquée la condamnation finale de Chariclée, le syntagme nupi KaTavaXæ Øqvai (etre consumée par le feu) se dédouble dans la traduction d'Amyot et devient « estre bruslée & consommée par feu en cendre ». De meme, au sujet du plaisir que représente pour Arsacé le fait d'assister a la mort de Chariclée, Amyot affirme que la premiere ne faisait que « salouer ses yeux et son cœur du Suplice de Chariclea », alors que dans le texte original, il est seulement fait mention du regard (Tqv őyiv), concept récurrent dans le langage amoureux des romans grecs (Garzón, 1992-1993 : 43-76) - et en particulier dans les Ethiopiques (Suárez de la Torre, 2004 : 201-233).
La meme technique est employée pour traduire la phrase lapidaire présentant Arsacé comme l'accusatrice de Chariclée (Hld. 8, 9, 7 : Kai öXa>ç q pev qv niKpoTáTq KaTqyopoç) : Amyot fait d'Arsacé un sujet actif, prononçant l'accusation. L'adjectif niKpoTÓxq présent dans le texte original se voit dédoublé en deux syntagmes verbaux dans la subordonnée finale, et la valeur du superlatif traduite au début de la phrase : "Brief elle fit et dit tout ce qui luy estoit possible, pour plus aggraver et aygrir l'accusation" (91 [Plazenet, 2008 : 452]).
Ce type de reformulation ainsi que le dédoublement des termes grecs a des fins esthétiques constituent les principales modifications qu'Amyot opere en traduisant le texte d'Héliodore. On retrouve la derniere démarche lors de la description de la sentence prononcée contre Chariclée, ou l'expression nupi KamvaLæ Øqvai KaxéKpivav (Hld. 8, 9, 9) est traduite par "la condemnerent seulement a estre bruslée et consommée par feu en cendre" (92 [Plazenet, 2008 : 452]). Ici, le dédoublement affecte l'infinitif KaxavaLæ Øqvat et le datif agent nupi, qui pourraient se traduire comme "etre completement consommée par (un/le) feu". Amyot préserve donc la charge sémantique de l'expression en dédoublant l'action et en ajoutant le syntagme "en cendre" ce qui, nous semble-t-il, traduit ladite action menée jusqu'a son terme - sens que recouvre le préverbe κата- en grec ancien.
A d'autres endroits, le traducteur reformule le texte d'Héliodore sans reproduire la structure syntaxique grecque, mais en conservant le sens. En outre, il ajoute une petite précision quant a l'accusation portée contre Chariclée:
nav eynLppa [Kai Øåvaxov] enayópevóv те œpoLóyet Kai pq enayópevov avenLaxxev. (9) 'Еф' oiç oi StKâZovTeç ox>5e peLLq°avTeç ptKpoñ pev eSeqcav œpoTépa те Kai nepoiKq Ttpœpía önoßaleiv, iaœq 5é ti npöç Tqv őytv Kai то véov те Kai ápayov ⅞ œpaq na0óvTeę nupi KaTavalæ Øqvat KaTÉKpivav.
"Par ainsi elle confessa librement tout crie qu'on luy sceut imposer, et se presenta voluntairement a toute mort, a laquelle on la voulut condemner, et oultre encore faignit elle mesme des crimes, dont personne ne la chargeoit". (91 [Plazenet, 2008 : 452]).
D'un autre côté, on trouve également des ajouts délibérés de l'auteur, comme la question rhétorique (« Que respond Arsacé a cela ? ») (92 [Plazenet, 2008 : 453]) qu'il pose avant d'introduire le jugement d'Arsacé, juste apres le prodige ayant eu lieu sur le bûcher et la réaction de l'assistance. A d'autres occasions, comme nous l'avons expliqué, Jacques Amyot ajoute une petite précision pour rappeler la situation des personnages. Ainsi, il répete a plusieurs reprises qu'Arsacé est sur les murailles de la ville (« [Arsacé] se mit sur la muraille de la ville », « estant sur la muraille ») (92-92v [Plazenet, 2008 : 453]). Le traducteur recourt a la meme technique lorsqu'il renvoie, de maniere constante, aux accusations portées contre Chariclée. C'est notamment le cas, a la fin du passage, au cœur d'une section ou les choix traductologiques d'Amyot, liés a la vision que le XVIe siecle avait d'Héliodore, retiendront notre attention.
Dans cette derniere section de l'épisode de l'ordalie, deux scenes s'averent particulierement intéressantes : la priere que la jeune fille adresse a quelques divinités pa'ı'ennes afin d'etre sauvée, et la réaction du peuple face a la réponse desdites divinités. Le symbolisme de la scene et les éléments qui la composent continuent de lier l'épisode a certaines traditions littéraires - et ce passage sera lui-meme source d'inspiration pour les littératures futures (Narro, 2014). Dans sa traduction, Amyot respecte la structure et la formulation du texte grec original, notamment dans la premiere partie de la priere. Dans la derniere partie cependant, il crée deux périodes principales coordonnées, éliminant ainsi la subordonnée introduite par la conjonction óę a la fin du passage du texte original. En outre, le traducteur réduit a deux adjectifs ("damnée et maudite") les trois termes grecs qu'emploie Chariclée pour maudire Arsacé (aláoxopa : "criminelle" / åØepixoupyov : "impie" / poixaAíða : "adultere"). Si les raisons de cette simplification nous échappent, ce fragment montre bien qu'Amyot ne suivait pas une méthode stricte de traduction. La tendance au dédoublement de certains termes grecs se voit en effet contrariée par ce genre de simplifications, mais ces choix révelent peut-etre une certaine quete d'élégance de la part du traducteur :
«'Bke Kai rq Kai Saipoveç éni yqç xe Kai тао yqv avØpæ næ v åØepixæ v £9opoí xe Kai xipœpoí, KaØapåv pev eivaí pe xœv en^epopévœv bpeiç éoxe pâpxupeç éKoñoav 5e ráopévouoav xov Øåvaxov 5iá xâç â9opqxouç xqç xúxn? énqpeía;épe pev<oi>v> obv ebpeveią npooSé^aoØe xqv 5e aláoxopa Kai aØepixoupyov Kai poixaAíSa Kai én' ánooxepqoei vup9Íou xoñ époñ xañxa Spœoav ÄpoáKqv óę őxi xáxioxa xipæ pqoaoØe.» (Hld, 8, 9, 12).
« O Soleil! ô Terre! et vous espritz, tant de dessus la terre, que de dessouz, qui cognoissez et punissez les hommes meschantz! vous sçavez, et je vous en appelle a tesmoings, comme je suis innocente des crimes que l'on me met sus, et que voluntairement je me suis offerte a la mort, pour eviter les intolerables injures de fortune: et pour ce recevez benignement mon ame, et punissez sans delay la damnée et maudite Arsacé, laquelle a faict cecy pour me priver de mon espoux. » (91 [Plazenet, 2008 : 453]).
La derniere section a analyser présente la réaction de la foule apres l'intervention divine qui sauve Chariclée des flammes. La scene est particulierement intéressante a deux égards : d'un côté, il s'agit de l'acmé de l'épisode de l'ordalie de Chariclée, a travers laquelle paraît l'innocence de la jeune fille ; de l'autre, des choix lexicaux d'Amyot qui établissent des liens entre cet épisode et d'autres scenes de la littérature chrétienne contenant des éléments similaires (Narro, 2016). Le texte d'Héliodore se trouve consciemment adapté pour etre rapproché de la mentalité chrétienne. Ainsi, quand l'auteur des Ethiopiques évoque l'« aide d'une divinité » ou « d'un esprit » (Satpovlav sívat xpv sniKoupíav), Amyot emploie pour sa part les mots « miracle » et « préservation divine ». La charge sémantique du premier terme est manifeste, et le choix d'Amyot s'accorde de fait avec la vision que ses contemporains avaient d'Héliodore, envisagé comme un éveque chrétien.
Qç 5s qvúexo onSsv, ext Kai nXéov q nóLtę sKxsxápaKxo Kai Satpoviav sívat xpv sniKoupíav sÍKÓZouoa «KaØapov то yúvatov, ávaixtov xo yóvatov» avsß0a [...] (Hld. 8, 9, 15).
Mais tout ce qu'ils faisoient ne servoit de rien. Et pourtant l'esmeute du peuple croissoit de plus en plus, lequel estimant que ce fust un miracle, et une preservation divine, se print á crier : La jouvencelle est innocent, la jouvencelle ne peult mais de ce dont on la charge. (91 [Plazenet, 2008 : 454]).
Dans ce cas, Amyot s'éloigne de la littéralité du passage pour proposer au lecteur une interpretation personnelle de la scene. Ainsi, Chariclée devient une sorte de martyre aux yeux d'Amyot qui, en utilisant le mot « miracle », inscrit l'épisode de l'ordalie dans la longue tradition littéraire hagiographique. Les éléments, favorables a la jeune femme, ainsi que la foule spectatrice, poussant des cris, apparaissent de façon récurrente dans ce type de scene, suivant le prototype du martyr christique. Les idées d'Amyot et de ses contemporains sur Héliodore peuvent transparaître dans sa traduction car, comme il l'affirme dans le prologue, Héliodore était a l'époque considéré comme éveque de Trikka (actuellement Trikala), en Thessalie. Il s'agit néanmoins de la seule licence qu'Amyot s'autorise dans sa traduction des Éthiopiques en modulant consciemment le contenu du texte original. En réalité, Amyot ne cherche pas a christianiser le texte, mais a placer une scene déterminée, celle de l'ordalie de Chariclée, dans une tradition narrative connue de ses lecteurs et, sans le moindre doute, du public en général. Le texte grec contenait des éléments suffisants pour le mettre en rapport avec la pensée chrétienne, comme le comportement des personnages principaux de l'histoire face a diverses situations ou la chasteté est mise a l'épreuve.
Conclusion
L'ensemble des détails fournis a propos du passage de l'ordalie de Chariclée mettent donc en évidence certains traits caractéristiques du style traductologique de Jacques Amyot. Sa traduction ne modifie guere l'argument des Ethiopiques et les seules additions décelées montrent avant tout une preoccupation esthétique, qui se traduit par l'adaptation a la langue française des structures syntaxiques du texte original. Comme l'annonce son prologue, Amyot se pose en traducteur fidele qui, nous semble-t-il, renonce a la mise en pratique extreme d'un des deux styles traductologiques qui s'imposaient a l'époque, a savoir la traduction ad litteram et celle ad sensum. Amyot appartient done a cette nouvelle vague de traducteurs humanistes a la recherche d'une voie intermédiaire entre ces deux formes d'interprétation des textes anciens. D'un côté, le traducteur français n'altere pas excessivement la littéralité du texte et les changements qu'il opere sur l'original grec peuvent etre interprétés comme un effort d'adaptation a la langue française. De l'autre, le recours au dédoublement lexical des termes grecs vise parfois a préciser le sens des mots choisis par Héliodore et a favoriser ainsi la compréhension du texte.
Dans le passage choisi pour notre analyse, l'ordalie de Chariclée, nous observons un équilibre parfait entre ces deux styles. Ainsi, Amyot ne renonce pas a embellir le texte, a rendre plus facile sa compréhension, sans s'éloigner jamais du contenu du texte grec. La seule fois ou le traducteur semble apporter quelque chose de nouveau est lorsqu'il considere comme un « miracle » l'intervention divine en faveur de Chariclée. Ce choix lexical, chargé idéologiquement, entre en résonance avec la vision contemporaine de l'auteur des Ethiopiques ou encore avec l'interprétation religieuse que l'on peut faire des personnages de ce roman.
En ce sens, la traduction des Ethiopiques pourrait etre considérée comme une traduction humaniste dans laquelle paraît l'esprit classique de l'aemulatio, puisqu'il s'agit aussi de transmettre a la postérité une œuvre et une trame narrative également propres a la culture classique. La formation d'Amyot et sa grande connaissance de la langue et de la rhétorique grecques ont assurément influencé sa conception de la traduction et la réalisation concrete de son travail qui, selon lui, ne s'appuie sur aucun modele antérieur, ni en latin, ni en aucune autre langue vernaculaire. La qualité de sa traduction apparaît non seulement a travers son analyse, mais également a travers les différentes réimpressions et éditions modernes (Plazenet, 2008) d'un texte aux qualités philologiques reconnues. Avec sa traduction des Ethiopiques, Jacques Amyot a donc véritablement été un pionnier en son temps, et il demeure également une référence pour les générations de traducteurs qui l'ont suivi.
Reçu le 02-02-2019 / Évalué le 24-09-2019 / Accepté le 21-10-2019
Notes
1. Sur ce qu'Amyot a apporté a la transmission et la reception de la littérature grecque en France, et sur le rôle qu'il a joué dans le renouveau du roman français, voir : Plazenet, 2002 : 237-280.
2. Â cette époque, la presence du grec dans l'Empire carolingien est particulierement interessante. Cette langue jouissait alors d'un grand prestige, moins en tant que langue d'Homere ou des grands philosophies qu'en tant que langue originale du Nouveau Testament. Sur ce sujet, plusieurs études peuvent étre citées : Berschin, 1988 ; Kaczynski, 1988 ; Dionisotti, 1988, 1-56 ; Herren, 2015 : 65-82.
3. Divers chercheurs ont retracé la vie d'Amyot. Cette derniere n'étant pas le sujet central de notre étude, nous nous contenterons de proposer ici quelques références bibliographiques : De Blignieres, 1851 : 61-113 ; Cioranescu, 1941 ; Laurent, 1984 ; Le Clech-Charton, 2013 ; Soisson, 2013.
4. C'est l'opinion de De Juvigny, 1772 : 388. A l'époque républicaine, Charles Nodier juge également cet argument absurde : Jeandillou, 2003. Voir également : De Blignieres, 1851 : 101.
5. Pour un panorama complet du roman grec, voir : Ruiz Montero, 2006 : 61-148.
6. Dans son édition moderne des Ethiopiques, Laurence Plazenet défend cette date par rapport a celle de 1547. Pour davantage de précisions, voir : Plazenet (2008 : 17-19).
7. Le texte de l'édition de 1548 est disponible en acces libre sur la plateforme Gallica de la Bibliotheque Nationale de France : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8600170j/ fľ.image. Néanmoins, pour notre analyse, nous nous appuierons sur l'édition moderne de Plazenet (2008), qui reproduit l'édition de 1559 en indiquant les variantes par rapport a celle de 1548.
8. Sur les lecteurs des romans grecs, voir les opinions divergentes d'Hägg (1994) et Bowie (2003). Pour le premier, les lecteurs doivent posséder un niveau intellectuel élevé et une certaine formation afin d'etre en mesure de repérer les citations insérées et les jeux riques. Bowie quant a lui une hétérogénéité beaucoup plus grande du lectorat : Hägg, 1994 : 47-81 ; Bowie, 2003 : 92-106. 9.
9. Ce texte peut étre consulté en traduction espagnole dans l'édition suivante : Pinero & Del Cerro, 2005 : 685-859. 10.
10. Andújar, 2012 : 139-152. Les similitudes entre les deux scenes sont a notre avis significatives, bien que l'ordalie paraisse déja dans la littérature hellénistique. En outre, la reconnaissance est un motif courant permettant de clore un roman, comme dans ceux de Chariton d'Aphrodise et de Xénophon, mais aussi dans la premiere partie des Actes de Paul et Thėcle (Pascual Barciela, ЗОЮ : 95-112). Ruiz Montero (1988) propose une analyse des fonctions basiques des romans grecs aux pages 13-18. Sur le motif de la reconnaissance dans chacun des cinq romans : Chariton d'Aphrodise (p. 65), Xénophon (p. 141), Longus (p.185-186 et 191), Achille Tatius (p. 241) et Héliodore (p. 268, 272 et 286-287).). Dans ce cas, la coincidence serait liée a l'adoption d'une solution propre au genre romanesque du moment. 11.
11. Le texte ne précise pas la nature de ce châtiment. Cependant, nous pensons comme Crespo qu'il pourrait s'agir de l'écorchement, une torture devenue légendaire et associée aux Perses, qui paraît chez Hérodote (III, 125), dans le huitieme livre du roman d'Héliodore (VIII, 3, 2) et également au ve siecle dans la Vida y milagros de Santa Tecla (Mir. 33, 52-53) : Crespo, 1979 : 367. 12.
12. Pour un bref panorama des différents types de traductions au Moyen Âge et a la Renaissance, nous nous contenterons de renvoyer a quelques références bibliographiques basiques : Folena, 1973 : 59-120 ; Russel, 1985 ; Wright, 1997 : 7-32. 13.
13. Au sujet de l'influence de ces deux auteurs sur la conception postérieure de la traduction, voir : García Yebra, 1979 : 139-154. 139-154.
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© 2019. This work is published under https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/fr/ (the“License”). Notwithstanding the ProQuest Terms and Conditions, you may use this content in accordance with the terms of the License.
Abstract
Cet article se propose d'analyser le style de la premiere traduction en français - voire en langue moderne - des Éthiopiques d'Héliodore, réalisée par Jacques Amyot. Notre attention se concentre sur l'une des scenes les plus representatives de ce roman grec : l'ordalie de Chariclée, la jeune héro'i'ne de l'histoire. Nous analyserons le style traductologique d'Amyot en relation avec le texte original, mais aussi a la lumiere des réflexions programmatiques formulées par le traducteur dans le prologue de son ouvrage.





